Le corps affectif : un repère dans les enjeux de notre société

Ce travail vise à illustrer l’importance du corps dans l’équilibre de l’individu et plus largement donc, dans celui de la société. Quand nous pensons corps, nous avons tendance à envisager la part mécanique de soi, un mécanisme au sens élargi, puisque nos progrès en biologie et en physiologie montrent la complexité du système en question. Or le corps est beaucoup plus qu’un assemblage de mécanismes parce qu’il est vivant et sensible. Cette notion de sensibilité reste complexe à définir, mais elle peut être mieux comprise si nous pensons aux animaux et à la richesse de leur ressenti. Les animaux aussi sont des êtres sensibles. Comme un bébé ne comprendrait pas grand chose à nos explications tout en ressentant très finement des tas de choses, une sensibilité profonde en soi persiste tant que dure la vie, et nous pouvons la situer dans notre corps. Le corps serait un peu notre part animale donc, celle qui nous rattache fondamentalement à la vie. Les splendeurs du monde nous touchent, d’un paysage de montagnes vertigineuses à celui d’un désert aride et coloré, en passant par le simple rire d’un enfant. La vie terrestre nous est perceptible grâce à nos sens, et donc grâce à notre corps. Ce corps là n’est-il comme une machine qu’un ensemble d’instruments permettant à notre cerveau d’accéder à des informations? Est-il seulement un intermédiaire neutre? Ou bien est-ce sa part sensible d’une complexité bien plus grande encore, qui est fondamentale dans l’instauration de notre rapport au monde? Je vais argumenter ici cette deuxième hypothèse. Nous connaissons le monde par notre corps. Nous le découvrons à travers lui. S’il y a de l’horreur parfois à traverser ces lieux dans la violence ou dans la peine, la vie reste pourtant une opportunité exceptionnelle de les admirer, les côtoyer et en jouir.                          Ce foisonnement qu’offre l’univers est doublé chez l’humain par une richesse tout aussi grande de l’intériorité. Celle de la sensibilité, de l’intelligence, de la créativité. Qualités qui nous permettent d’apprécier le monde en tissant avec lui sans cesse des liens plus ou moins heureux, d’interagir avec lui. Ces articulations sont innombrables et nécessitent pour fonctionner au mieux, de la souplesse et de l’énergie, vers un équilibre plus ou moins harmonieux. La diversité qui nous est offerte est l’un des miracles de l’existence humaine, qui brode ainsi une dentelle subtile. L’enjeu de cette complexité est le maintien d’un équilibre en mouvement, alliant au mieux les aléas du monde et nos propres actions. C’est une tâche simple et complexe à la fois. Les animaux qui se laissent porter par la nature, s’y adaptent autrement, en la préservant mieux sans doute. Pour nous humains, chez lesquels la fonction imaginaire est extrêmement développée, incluant l’affectif et le symbolique, l’adaptation intègre des critères plus subtils encore, et la préservation du milieu devient beaucoup plus délicate. Les répercussions des déséquilibres sont lourdes. Notre fonctionnement dépend pour beaucoup de la manière dont nous réussissons à nous articuler entre nous, à faire société. Et l’évolution des civilisations dépend du fonctionnement des individus. Une circularité s’organise entre les êtres et les sociétés qu’ils construisent, devenant mutuellement garants les uns des autres. Les particularités d’un groupe dépendent des modalités de fonctionnement de chaque individu et des interactions entre eux, des relations humaines donc, éclairées des mécanismes internes. Lorsque la conscience des données impliquées est plus large, la compréhension en est plus juste. La connaissance est la condition de la liberté et il n’y a pas de liberté sans conscience. Lorsque nous ignorons une grande part des tenants et aboutissants d’une situation, nous faisons des choix tronqués que cependant il nous arrive de croire libres. Or notre connaissance des événements et des phénomènes au cœur desquels nous vivons est transformée, parfois même déformée, par la façon dont les informations circulent. L’information diffuse des grilles de lecture du monde. Toute lecture nécessite des codes et s’ils sont mal utilisés ou absents, elle peut devenir impossible. Certaines sociétés ou époques pêchent par leur manque d’informations, la nôtre pêche par excès. Leur démultiplication dessert leur bon usage. Lorsque l’analyse des événements est faite sans soubassement théorique valable, il y a des effets pervers sur leur compréhension avec une forme de confusion, confusion issue d’une perte de repères qui génère le trouble. Nous avons l’impression peu à peu de ne plus pouvoir intervenir sur l’évolution des événements, ne plus pouvoir exercer notre liberté, alors pourtant que nous sommes dans une société démocratique. La crise actuelle est en partie économique mais pas seulement. Avoir une perspective cohérente sur la façon dont les mouvements de groupe et les dynamiques individuelles s’allient, aide à mieux comprendre les enjeux dont nous restons prisonniers si nous n’avons pas d’outils adéquats dans cette lecture. L’effet de résonance existe toujours entre l’individu et le monde, le dedans et le dehors. Ce qui est éclairant à saisir dans le fonctionnement intra-psychique permet une meilleure compréhension de ce qui se passe à l’extérieur, dans le rapport aux autres. Depuis plusieurs années, grâce à l’enseignement du Professeur Sami-Ali, j’ai compris comment l’introduction de la dimension corporelle dans l’étude du fonctionnement psychique nous permettait de décrypter beaucoup plus sûrement les données des conflits et des impasses dans lesquels chaque être humain se trouve pris tout au long de son existence. Avec la vie, un mouvement perpétuel est en marche, qui a débuté sur notre terre avec l’apparition de la première cellule vivante. Depuis un processus évolue, selon un relatif équilibre dans l’espace et dans le temps. Les scansions qui s’opèrent dans cette dynamique sont fonction du point de vue. Si nous considérons l’individu comme primordial, la vie est délimitée par la naissance et par la mort, mais nos cellules ont une autre durée de vie et les microorganismes qui nous habitent peuvent survivre à notre mort. Etienne Klein évoque très bien ces sujets qui renvoient à la question de l’identité dans son livre sur le temps, temps qui organise semble-t-il nos existences de façon incontournable même s’il est difficile de le définir. La temporalité participe fondamentalement à notre dynamique. La vie est organisée de façon rythmique comme le cœur bat et comme nous alternons entre sommeil et veille ou entre tension et détente, comme nous inspirons et expirons pour vivre. Une forme de polarité organise le mouvement vital selon une sorte de va et vient où l’harmonie serait un guide, une direction à suivre. Mais la question de l’harmonie reste totalement ouverte, car comme nous l’a montré la musique contemporaine, elle peut transcender les critères classiques. Harmonie n’est pas douceur ici, mais accord de consonances et dissonances qui détermine une sorte de rythme émotionnel. Esteban Buch dans son ouvrage sur “Le cas Schönberg”, a développé très richement, le rapport entre rythme et dynamique sociale. Comment la société peut réagir par adhésion ou rejet de certains rythmes musicaux. Il existe toujours des interactions entre intérieur et extérieur, une sorte d’effet de résonance dont nous n’analysons pas toutes les composantes. Par harmonie nous retiendrons donc rythme propre, c’est à dire un rythme qui convient à notre équilibre, en nous enrichissant autant que ce que nous dépensons d’énergie. Un équilibre énergétique en quelque sorte. Sur cette base virtuelle en fait puisqu’elle est un concept plus qu’une réalité, la vie nous meut selon une dynamique conflictuelle, même s’il ne s’agit pas forcément d’une conflictualité violente ou douloureuse : le mouvement de l’échange est conflictuel, comme l’est une articulation osseuse, une zone de conflits qui est aménagée grâce à des cartilages et des tendons pour s’exercer en souplesse. Le conflit est au fondement de l’articulation des différences. Il peut être bienfaisant comme dans un jeu de balle ou destructeur comme dans un tir à balles réelles. Ainsi, une conflictualité interne nous agite sans cesse, du fait même de notre complexité, constituant un moteur de vie, dynamisant, à l’origine des mouvements qui nous font avancer, du changement qui nous permet d’évoluer. Un peu comme une marmite bouillante dans laquelle vont s’élaborer des recettes. Ou comme le magma au centre de la Terre s’agite violemment en permettant aux continents d’apparaître. Cette conflictualité est vivifiante, mais si elle est trop violente, ou si elle ne trouve pas de solution, elle peut devenir très destructrice. Mon exercice de psychiatre datant à présent de plus de 30 ans, je peux utiliser mon expérience pour affirmer à la suite d’autres thérapeutes que c’est la conflictualité interne qui quand elle ne parvient pas à générer un mouvement adapté, provoque des symptômes allant parfois jusqu’à la pathologie mentale. Mais les dysfonctionnements d’un individu ne se révèlent pas systématiquement dans la maladie. Nous vivons dans un système relationnel et un fonctionnement très pathologique chez l’un peut provoquer de la souffrance chez autrui, comme dans le cas de certains grands paranoïaques ou pervers qui provoquent beaucoup de dégâts autour d’eux sans forcément en souffrir eux-mêmes ni être désignés comme pathologiques par la société. Tout dépend du contexte qui va légitimer certains au détriment d’autres. Notre monde est totalement relationnel et interactif et l’équilibre fonctionne comme une écologie, où les pollueurs ne sont pas forcément les payeurs. Ceci est précisé pour encourager une analyse en perspective des phénomènes, une vision plus étendue donc. Or l’étendue renvoie au corps, qui comme schéma de représentation, nous fait envisager l’espace dans sa fonction structurante. Pour revenir à la force que nous pouvons tirer de la conflictualité, quand elle nous permet de rebondir, nous l’appelons résilience, en référence au concept retenu par le Pr Cyrulnik. Il faut utiliser cette énergie pour avancer, dans une harmonie relative ou une certaine cohérence comme on le dirait d’un faisceau de lumière, car si elle alimente des luttes intestines inutiles, elle engendrera des souffrances de plus en plus grandes. Un peu comme la plante pousse, il nous faut avancer dans la vie, cheminer, nous articuler au mouvement temporel en essayant de satisfaire à cette nécessité imposée par notre présence sur terre, d’épanouir ce qui est en nous. Pour continuer les comparaisons, comme une graine qui dès qu’elle en trouve l’occasion se met à germer. C’est le mouvement de la vie, son “sens” pour employer une terminologie qui répond à l’une des grandes préoccupations humaines. Lorsque nous n’y parvenons pas, la conflictualité en nous s’accentue, entre les diverses parts de soi notamment entre des parts profondes qui cherchent à percer et s’épanouir, et d’autres forces qui l’en empêchent. Elles sont le plus souvent portées par des peurs ou des entraves, liées aux traumatismes du passé, aux injonctions éducatives exprimées ou subliminales, à des impasses parfois anciennes, issues de l’histoire familiale ou de la culture. Se révèlent ainsi de multiples domaines que nous pourrons explorer en psychothérapie lorsque des symptômes irréductibles apparaissent. Les symptômes, même s’ils sont généralement douloureux, ont aussi une fonction, celle d’exprimer un déséquilibre trop grand, une conflictualité trop importante, qu’il faut chercher à atténuer. Comme je l’ai dit plus haut la difficulté peut survenir d’un dysfonctionnement périphérique qui nous en fait subir les conséquences. Lorsqu’il s’agit de quelqu’un avec lequel nous sommes engagés affectivement et intimement il est possible d’y travailler à plusieurs, comme dans les thérapies familiales ou de couple, mais ce n’est pas toujours le cas. Plus généralement, nous avons l’obligation de nous préserver de ce que nous subissons à cause d’un dysfonctionnement extérieur. Or ceci n’est possible que si nous avons bien intégré la notion de l’espace. Etre capable de distinguer soi et l’autre, l’intérieur et l’extérieur de soi. Avoir une bonne notion de notre espace propre, celui de notre intérieur, garanti et délimité par notre corps propre. Cet espace intérieur est notre véritable espace de liberté, même et surtout, lorsque nous devons subir de terribles répressions. L’exemple des années d’enfermement de Nelson Mandela dont il est sorti intérieurement plus riche et plus mature, est une illustration concrète de cette réalité. Bien entendu il y a de nombreuses conditions nécessaires à la bonne utilisation de cet espace propre et elles ne sont pas toujours réunies dans la vie. L’investissement de notre corps propre, garant de cet espace, est dépendant de beaucoup de données qui s’organisent dès la toute petite enfance. Les relations précoces, l’acquisition harmonieuse de l’autonomie, le vécu de l’enfance, tant relationnel que physique, les deux étant liés bien sûr, ont des répercussions importantes. Elles participent à conférer un sentiment de légitimité absolument fondamental. Ces mécanismes s’acquièrent depuis la naissance, peut-être avant. Comme pour la langue maternelle, nous parlons la langue dans laquelle nous avons baigné. Notre rapport au monde. Cette langue que nous avons apprise en naissant oriente notre vie entière. Mais, qu’elle soit adaptée ou pas, nous ne le saurons que bien plus tard, lorsqu’un jour nous aurons réalisé que nous sommes mal compris, que nous n’ exprimons pas ce que nous souhaitons vraiment. Bien souvent nous ne comprenons pas nous-mêmes ce dont nous avons besoin. Les répercussions seront grandes sur notre perception de soi et notre sentiment de légitimité, retentissant alors sur tout notre rapport au monde. Utiliser ce terme est une façon d’exprimer que le corps est là, qui nous positionne et nous localise dans un espace-temps spécifique, nous donnant l’occasion d’interagir avec l’extérieur et les autres. Notre corps délimite au sein du monde dans lequel nous vivons, un espace à vivre. Cet espace est animé d’une temporalité. Le temps dont la durée est déterminée par la naissance puis par la mort. Mais également une temporalité que je caractérise de la profondeur, celle qui renvoie aux rythmes qui sous tendent les processus vitaux dont la respiration, les rythmes nycthéméraux, le rythme du renouvellement cellulaire, ne sont que des exemples. Tout passe par le corps. La complexité du corps et ses dimensions, tant matérielles qu’immatérielles, constituent une difficulté particulière pour notre esprit. Dans notre culture la place du corps est prisonnière d’un grand paradoxe. Le corps est donné pour essentiel comme marqueur du réel et outil d’observation incontournable, étant le point de départ de la recherche scientifique réclamée comme objective. Pourtant il est artificiellement désolidarisé des processus intellectuels qui fonctionnent pour leur propre compte. Il n’est cependant qu’à considérer l’impact de la latéralité qui est déterminée par notre corps matériel, dans la construction de la personnalité pour avoir un aperçu de son importance. Dans d’autres cultures, comme avec le Bouddhisme, cela diffère un peu. Selon Paul Magnin qui le connaît bien ” il évite le dualisme corps/âme et le corps n’y est pas regardé comme une masse inerte à laquelle la vie serait insufflée de l’extérieur. Il est vivant par lui-même et actif. La matière brute est indissociable de l’esprit pur.” L’une de nos spécificités humaines étant la richesse imaginaire, avec une prééminence des processus de pensée, des fantasmes et de la dynamique affective, la valeur que nous attribuons à certains concepts, religieux ou moraux, ou parfois plus pragmatiques et rattachés à notre histoire et à notre fonctionnement, est d’ordre symbolique. Elle est dépendante de données imaginaires et affectives, et certainement influencée aussi par des données non encore précisément déterminées auxquelles s’intéresse la science actuelle qui étudie les interactions entre biologique, génétique et comportemental. Cette richesse que nous pouvons rattacher à l’importance de l’activité corticale sur le plan neurologique, s’exprime chez l’humain comme “importance des fonctions mentales” incluant les dimensions virtuelles, imaginaires et affectives. Celles qui, en l’état actuel de nos connaissances, seraient à rapporter à notre part immatérielle. Ces aptitudes sont particulièrement développées chez l’humain et lui donnent une capacité créative exceptionnelle illustrée par les grandes œuvres d’art et les découvertes scientifiques. Cependant, elles sont également très impliquées dans les processus de la pathologie mentale. La souffrance psychique s’exprime dans ce registre de l’imaginaire et elle est le plus souvent fondée sur des enjeux identitaires. Une particularité de l’humain est de ne pas se contenter d’exister, mais d’avoir besoin de savoir qu’il existe. Avoir un support identitaire lui est essentiel. La maladie mentale, quelles qu’en soient les bases physiologiques, génétiques et chimiques, se manifeste avant tout comme une atteinte de l’imaginaire et de l’affectif. Elle concerne particulièrement notre part virtuelle, même si bien sûr des anomalies physiologiques ou chimiques se manifestent aussi. Or nous constatons qu’elle se répand particulièrement dans les sociétés où économiquement la proportion du secteur tertiaire est la plus grande. Les liens entre société et pathologie sont incontestables, et outre le rapport à la pollution, à l’alimentation et au rythme de vie, il existe des répercussions du fonctionnement affectif et socio économique sur la façon de vivre et de ressentir. L’une de mes hypothèses est que, au-delà du rôle de la culture, l’économie tient une grande place. L’importance économique du secteur tertiaire s’accompagne notamment d’un désinvestissement du corps propre. Le virtuel prend plus de place, négligeant peu à peu le corps réel. Corps qui cependant est fondateur de la vie. Et qui ne peut être entendu seulement dans sa composante matérielle concrète. Un corps vivant est avant tout un corps sensible. Cette sensibilité est l’expression en nous de notre rapport au monde, en lien avec la dynamique relationnelle que nous établissons dans la vie, qui est une somme d’échanges entre le dedans et le dehors. Tout se passe comme si, le corps affectif comme je vais souvent le nommer en explicitant plus loin ce que j’entends par là, perdait son importance dans notre société, au profit d’un corps apparence ou performance. Un peu comme si paraître et faire, prenaient le pas dans la vie sur être. Pour rester dans le registre de l’impact sociétal sur l’équilibre psycho affectif, je dirais également que notre société à tendance à accentuer les fonctionnements infantiles afin entre autre, d’améliorer le rendement de la société de consommation dans laquelle nous sommes. Ceci a été richement argumenté par Vincent Cespedes dans un ouvrage de 2002 “La cerise sur le béton”. Des individus qui auront tendance à être dans l’intolérance à la frustration, la rivalité et le désir de conformité au modèle ambiant seront de bien meilleurs consommateurs, que d’autres moins immatures. Ici c’est l’avoir qui prendra le pas sur l’être. Dans des sociétés plus primitives où la survie dépend encore parfois de la météorologie, le corps est bien plus prégnant et il y a moins de place pour les problématiques psychiques alors même que la vie est bien souvent plus difficile. La souffrance psycho-affective ne se mesure pas en valeur absolue, mais selon une relativité qui souligne combien c’est toujours la question de l’équilibre qui prévaut. Dans le domaine affectif deux plus deux ne font pas quatre. Impossible de dire si la souffrance de la perte d’un être cher est deux fois moins grande que la perte de deux êtres chers. L’affectivité comme l’imaginaire, ne sont pas régis par les mêmes règles que la matière. Sami-Ali avait parfaitement étudié ces particularités dans “L’espace imaginaire” en 1974. Le corps est un support identitaire, tant physiologiquement, les tests ADN pratiqués actuellement en témoignent, que sur le plan psycho-affectif. Je reviendrai à ce propos sur la place du corps dans la société, et ses conséquences sur la pathologie. Le rapport mental/corporel est fondamental pour l’équilibre humain. Bien que cette bipartition soit artificielle et donc théorique puisque nous ne connaissons pas d’esprit sans corps, nous pouvons considérer une polarité entre ces deux dimensions, et un équilibre. La relativité de ce contexte explique pourquoi, quelles que soient les convictions des cliniciens, toute démonstration concrète des interactions psychosomatiques se heurte à des échecs lorsqu’il s’agit de reproductibilité. La dynamique des interactions est extrêmement spécifique, alors que les statistiques sur lesquelles se fondent les études globalisent. En matière d’humain chaque variation est unique. Les réflexions philosophiques comme les considérations psychologiques, ont du mal à tenir compte de la complexité des interactions entre ces deux aspects fort différents de l’humain. Mais les parts concrètes et virtuelles de l’organisme humain sont en interaction totale. Sami-Ali dit que c’est un peu comme l’envers et l’endroit d’un même élément, et que nous y accédons par l’alliance de notre conscience vigile et de notre conscience onirique. La première, surtout dans nos civilisations, est plus attachée à des repères rationnels dans la logique de l’espace euclidien des trois dimensions où nous voyons simplement notre corps se mouvoir. La seconde obéit à des lois bien différentes, celles qui ont court dans notre espace imaginaire. L’alliance des deux opère tant que s’exerce la conscience vigile, avec une alternance qu’organise le sommeil pour figer le corps pendant certaines périodes, mais nous sommes confrontés à la difficulté théorique que représente le fait de formaliser leur relation. C’est un peu comme si nous tentions d’additionner des kilogrammes et des kilomètres. L’impact des informations subliminales de plus en plus exploré par les neurosciences et de plus en plus exploité dans le domaine de la communication et de la publicité, argumente l’importance de la part virtuelle ou immatérielle, où je situe également l’imaginaire dans sa conception projective comme dans sa dimension sensible. Nos projections imaginaires et nos affects colorent et orientent toutes nos perceptions. Tout se passe comme si, il y avait une part matérielle et une part imaginaire de tout en nous: un pôle réel et un pôle imaginaire du corps, des affects, de l’espace, de la temporalité. De cette complexité, en l’état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons saisir la totalité. Le théorème de l’incomplétude de Gödel tendrait à laisser penser que nous ne la saisirons jamais. Mais nous pouvons nous en approcher. De la métaphore de la caverne de Platon à l’objet a de Lacan, les modèles philosophiques expriment depuis longtemps l’irréductibilité du réel et sa dimension insaisissable, mais son impact sur la condition humaine est incontournable. Tout se passe comme si un imaginaire /affectif très spécifique colorait toute perception et toute réflexion, l’enveloppant d’une densité rendant le réel insaisissable. Comme si la préservation de notre spécificité était en fait dans un rapport inversement proportionnel à l’accès au réel. C’est sans doute ce que tentent de figurer certains scénarios de science fiction qui montrent les machines plus rationnelles et efficaces que les humains, et qui montrent aussi que lorsque la dynamique interne des machines se complexifie, apparaissent des affects. Leur grande complexité s’accorde fort bien au registre immatériel, et semble caractéristique de la vie humaine, mais leurs modalités d’articulation à la matière restent un mystère. Elle semble se produire dans le corps tout entier et pas seulement dans le cerveau. Si les mathématiques nous fournissent sans cesse des outils plus pertinents, nombre des données impliquées échappent à nos analyses. Concernant l’imaginaire dont j’ai tenté de montrer dans mon précédent ouvrage qu’il ne devait pas être réduit à la fausseté ou au mensonge comme on a tendance à le faire dans notre civilisation, la façon la plus adaptée de s’y intéresser est de tenir compte de la dynamique relationnelle, qui reflète parfaitement l’impact de l’imaginaire affectif. Un pôle immatériel de l’être qui participe à son identité. Mais le fait que notre présence sur terre soit attestée et effective, c’est l’incarnation qui en témoigne. Sans corps impossible d’exister. Or ce corps est animé d’affects. Interactions et affects entretiennent la vie du corps. Les recherches sur l’intelligence artificielle s’attellent cependant à la tâche d’exister sans corps, pour tenter entre autres de dépasser la mort. Car si le corps permet de prendre notre place sur terre, de vivre donc, c’est aussi lui qui nous rend mortels. En l’occurrence c’est notre corps qui détermine notre condition humaine. L’espace que nous occupons sur terre est réduit, délimité par notre corps. Nos sens nous mettent en liaison avec le monde. Certains de ces liens sont analysables, d’autres sont beaucoup plus évanescents, difficiles à déterminer précisément. Je vais citer ici Claude Bernard qui fort judicieusement a dit un jour: ”on ne ramènera jamais les manifestations de notre âme aux propriétés brutes des appareils nerveux, pas plus qu’on ne comprendra de suaves mélodies par les seules propriétés du bois ou des cordes du violon, nécessaires pour les exprimer”. Sami-Ali dont j’ai suivi l’enseignement et que je vais citer souvent, dit lui plus simplement que le tout est plus que la somme des parties. La science explore toujours plus avant les mécanismes en cause dans ces interactions. Notre corps physique commence à être bien connu, même s’il recèle encore beaucoup de secrets. Mais la part physique et clairement matérialisée du corps est loin d’être la seule agissante. Des courants d’énergie nous traversent semble-t-il, au-delà de certains mouvements électriques objectivables. La médecine chinoise traditionnelle s’appuie sur leur étude. L’acupuncture notamment les utilise et elle est enseignée dans nos cursus médicaux, même si nous en connaissons très mal la physiopathologie. De plus notre corps a la grande particularité d’être sensible. Caractéristique qui s’attache à l’humain mais aussi à nombre d’êtres vivants. Être vivant consiste en une aptitude à être en relation. Interagir avec le monde extérieur : respirer, s’alimenter, utiliser les ressources extérieures pour déployer notre patrimoine profond, génétique et autre. Un philosophe, Emmanuele Coccia parle très bien de cette fonction adaptative de la vie que les plantes ont particulièrement développée. Notre corps est en ce sens héritier des plantes, ayant un rôle fondamental dans l’adaptation, dans la survie et l’équilibre. Mais la notion d’équilibre ne peut se concevoir sans repères. Le rapport au monde doit s’envisager en termes relationnels, mais aussi en fonction des repères fondamentaux de la vie que sont l’espace et le temps. Pour vivre il faut de l’espace et du temps. Notre place, l’espace que nous occupons, le temps que nous vivons, sont des concepts qui se rattachent tant à l’intérieur, espace et temps propres vécus selon la subjectivité de chacun, que des réalités qui s’articulent à l’espace et au temps extérieurs. Un peu comme si notre corps nous situait à l’intersection de plusieurs ensembles, dont l’un au moins est déterminé par le monde extérieur, un autre par l’être propre et tout ce qui lui donne sa spécificité. L’une des particularités de notre rapport au monde, selon la perspective humaine donc, est qu’il doit s’envisager selon deux modalités très particulières de notre conscience, la conscience vigile et la conscience onirique. La conscience vigile, qui correspond à l’état d’éveil, est celle qui prévaut dans la recherche scientifique et dans les raisonnements qui se veulent rationnels. La conscience onirique elle, s’exprime dans les rêves, dans les mécanismes inconscients et dans les mouvements affectifs, qui se manifestent sans cesse dans la vie, prenant d’ailleurs bien souvent le pas sur la rationalité. Que l’on s’en aperçoive ou pas. Les variations culturelles ici sont très éclairantes sur la force de conviction qui peut faire adhérer à des croyances tout en les considérant comme des réalités évidentes. La notion de réfutabilité de Popper peut participer à y introduire plus de discernement. La place de la métaphysique n’est cependant pas à exclure totalement. La réduction imposée par notre condition humaine, notre corps donc, nous oblige à rester dans une position très humble devant toute certitude. Néanmoins nous devons élargir au maximum le champ de notre conscience et de nos connaissances. L’un des biais qui s’est introduit dans nos raisonnements scientifiques est à mon sens une conséquence de la philosophie de Descartes dont je dirais comme Damasio dans son ouvrage de 1995 qu’elle nous oriente vers une erreur. Le dualisme proposé est fondé sur des croyances religieuses, cependant il est resté prégnant dans les élaborations scientifiques du vingtième siècle. D’un côté notre monde rationnel ne jure que par l’objectivité, de l’autre nous défendons l’individualisme et la démocratie qui sont fondées sur l’importance de la subjectivité. Ce paradoxe est je crois au cœur des problèmes de notre époque. Même si les sciences nous montrent combien le point de vue où l’on se place impacte sur notre logique, que ce soit les sciences dures avec les théories de la relativité ou les sciences humaines avec les investissements de la recherche en communication, nous n’avons toujours pas de modèle de compréhension reconnu pour envisager l’interaction constante du subjectif avec l’objectivité. Je conseille à tous ceux qui se questionnent sur la légitimité de l’objectivité de relire Pierre Legendre. Ses écrits sont très enrichissants. Laisser dans l’ombre ces notions revient à noyer dans le brouillard la réflexion. Ainsi l’illusion de liberté est laissée avec la multiplication des moyens d’information, mais la manipulation est possible et même facilitée par la croyance en cette grande liberté, alors que les repères théoriques sont insuffisants pour une bonne analyse, facilitant donc l’occultation de nombreuses données. Des paradoxes surgissent qui argumentent le peu de perspective. Sans vouloir outrepasser mon expertise, je pense que ces données sont très impliquées dans les dérives politiques de notre époque. Le populisme dont on remarque qu’il gagne du terrain, comme les adhésions fanatiques à certaines croyances, sont encouragés par des raisonnements chargés de sophismes et une indistinction envahissante dans les références aux informations dont nous sommes abreuvés. La dimension affective prend une part fondamentale dans la politique, un ouvrage récent de Frédéric Lordon l’explicite, la fluidité et la mobilité de ce registre éloignent de la rationalité, qui pourtant est toujours évoquée comme une référence fondamentale. Exclure la part irrationnelle dans nos analyses revient à les fausser, car elle y participe toujours en réalité. Tenir compte seulement des éléments rationnels lorsque nous analysons le fonctionnement humain est une erreur.

La culpabilité et le corps.

La culpabilité est centrale dans les problématiques psychiques. Pourtant, à y regarder de plus près, si elle est une fonction essentielle dans la structuration de l’être humain lors de sa croissance et dans la phase de construction de sa personnalité, elle devient inutile voire délétère à l’âge adulte. La culpabilité est en fait une fonction de concernement, permettant à l’enfant humain qui naît dans une grande immaturité, d’acquérir par les processus éducatifs, des principes qui vont soutenir son identité, et seront transmis par les personnes en charge de son éducation. Bien entendu, compte tenu de la complexité des déterminants qui interviennent à cette période de la vie, les résultats de ce processus éducatif ne sont pas toujours ceux qui étaient attendus. Il est question qu’une “suffisamment bonne” relation s’instaure au préalable pour reprendre la terminologie de Winnicott, et que n’interfèrent pas dans l’histoire de l’individu concerné trop de variables venant déstabiliser l’entreprise. Pendant des millénaires, le passage s’est assuré assez correctement, permettant aux parents de transmettre des principes à leurs enfants : certains leur ont appris à être honnêtes, d’autres à voler, certains à travailler un maximum, d’autres à mendier. Certains à toujours être en compétition et en rivalité, d’autres dans le don de soi parfois même à son propre détriment, certains à régner, d’autres à être de bons serviteurs. Les coutumes, les religions, les cultures, se sont ainsi pérennisées même si cela ne fonctionne pas à tout coup bien entendu. Dans certains cas les processus identificatoires conduisent les enfants dans des voies différentes, mais même dans des oppositions totales au modèle, il s’agit de variations sur un thème où la culpabilité tient une grande place. Nous pouvons dire que si l’excès de ce sentiment a parfois des conséquences tragiques, son absence peut-être bien plus toxique encore. Certaines formes d’autisme dans lesquelles l’attachement ne s’installe pas sont peut-être liées à un problème dans cette fonction de concernement. Son absence peut aussi construire un individu totalement dépourvu d’empathie, parfois même capable de toutes les monstruosités. Donc dans l’enfance c’est un sentiment indispensable. Par contre à l’âge adulte la culpabilité devrait progressivement se tarir au profit d’un sentiment de responsabilité, au sens d’implication et sans plus de notion de faute qui est une notion morale. Si la morale est importante dans une société pour fonctionner avec les autres, elle ne devrait pas intervenir dans notre équilibre interne. Encore faut-il bien sûr que la distinction dedans dehors soit faite, et le corps investi de façon mature. Quand nous devons améliorer notre équilibre, nous modifions des repères et des comportements, de la même façon que nous transformons des attitudes physiques pour que notre corps ait plus de souplesse et bouge plus harmonieusement. Si pencher d’un côté ou de l’autre est connoté moralement en bien ou mal, cela va empêcher l’établissement d’un meilleur équilibre. Cela freine le mouvement. La responsabilité s’engage en vertu de principes acquis bien entendu, mais aussi choisis délibérément. C’est un sentiment mature et efficient, qui se rapporte à la réalité et au présent, où nous devons agir en accord avec nos principes, en utilisant les erreurs du passé pour améliorer le fonctionnement présent. La culpabilité elle, intervient surtout pour réinterpréter le passé et entretenir des systèmes de reproches et d’auto punition entravant tout processus de changement. Ce concept fondamental lors de la construction de la personnalité, devient délétère à l’âge adulte, car il est le point de départ de toutes les relations de dépendance avec les manipulations qui peuvent en découler. Ce processus pourrait être comparé à l’effet de l’alimentation pendant la croissance, qui permet à l’enfant de grandir correctement mais qui à l’âge adulte ne le fait plus grandir. Éventuellement grossir, entretenant là aussi parfois une forme de dépendance. Le contexte est toujours fondamental pour comprendre un mécanisme. C’est aussi la raison pour laquelle tout au long de cet ouvrage je vais argumenter pour la nécessité de mettre en perspective des concepts, pour mieux les comprendre en sachant d’où l’on parle et ce que l’on inclut dans notre raisonnement. Tout cela concerne la spatialité des concepts. De nombreux penseurs ont cherché à s’approcher de cette notion d’espace, en proposant parfois des schémas géométriques. Le nœud de Moebius repris par Lacan était d’ailleurs fort à propos. Spinoza est l’un des philosophes qui dans le passé, a pour moi le plus pertinemment soulevé la question de l’espace intérieur, en laissant beaucoup d’importance à la dimension affective et au corps. Le corps dans sa réalité spatio-temporelle nous donne le meilleur modèle qui soit du rapport d’un individu avec le monde. Comme le corps humain a servi de diapason aux proportions du dessin pour Léonard de Vinci avec l’homme de Vitruve, nous devons utiliser le modèle corporel pour avoir une meilleure notion de la façon dont nous fonctionnons dans l’espace du monde qui nous entoure. Le psychique, le mental, l’affectif ne sont pas directement sous la contrainte du monde extérieur et sont déterminés par d’autres lois. Le grand peut-être inclus dans le petit et un plus un ne font pas deux, car nous n’aimons pas forcément deux fois moins un enfant lorsque nous en avons un second. Le corps lui, est soumis directement aux lois qui régissent la réalité matérielle, il est au fondement de ce qui constitue notre condition humaine : être petit, délimité dans l’espace, et aussi dans le temps par le début et la fin de l’existence terrestre. C’est donc le corps qui articule le dedans et le dehors de l’humain, qui nous permet d’être en lien avec le monde. J’aime ainsi envisager la vie comme une opportunité à avoir un accès au monde. Que l’on utilise comme on le peut bien entendu, pas toujours comme on le voudrait, mais une opportunité néanmoins. La tendance qui s’étend à une forme de dictature du mental conduit beaucoup d’entre nous à penser que si notre vie n’est pas en adéquation avec nos souhaits elle ne présente pas d’intérêt. Outre les pièges gestionnaires que je vais évoquer plus loin, cette perspective dévalorise énormément la vie, qui est alors instrumentalisée. Nul intérêt dans ce cas à vivre dans la difficulté ou dans le manque d’espoir. Le suicide survient promptement chez beaucoup de jeunes qui n’aiment pas leur vie, et décident d’en changer un peu comme le leur proposent le monde virtuel et les jeux de rôle. Le corps étant moins investi, le sentiment de la vie est moins prégnant. Inutile de vivre alors, si l’on n’est pas heureux, d’autant que le bonheur plutôt que de rester un concept décrivant un ressenti ponctuel, est proposé comme une marchandise que nous pourrons nous procurer si nous en avons les capacités et les moyens. Avec en arrière plan, la culpabilité de ne pas y parvenir donc. Dans un modèle où la culpabilité serait moins prégnante, et entendue comme étant un résidu des mécanismes infantiles, il serait possible de rester dans une dynamique d’implication et d’assumer la responsabilité de nos actes. Mais en rapport avec la réalité, dans un mouvement qui cherche à encourager pour avancer, se comporter au présent en accord avec nos principes, utiliser éventuellement les leçons du passé, mais ne pas forcément gaspiller notre énergie à regretter de ne pas avoir fait ce qu’il fallait, s’en vouloir voire même se punir, de ne pas être heureux, dans un cercle vicieux qui torture. Quand le corps est réintroduit, qui aide à se positionner au présent, donc dans le temps où nous pouvons agir efficacement, cela fonctionne comme dans les attitudes éducatives, où la progression est facilitée par un coaching positif et motivant alors qu’elle est entravée par les reproches et la dévalorisation. La fonction de l’imaginaire permet de projeter des mouvements constructifs, lorsqu’elle s’attarde dans des schémas négatifs généralement issus d’antécédents difficiles, elle constitue surtout une entrave. Le rapport à l’imaginaire est en ce sens à considérer avec précaution : lorsqu’il est négatif car nourri d’angoisses et de projections négatives, il ne peut pas être utilisé comme un support constructif, cependant il ne doit pas non plus être dénié. Sous peine d’être dans une lutte contre soi-même et son propre intérieur, ce qui est très coûteux en énergie et bien souvent inefficace. C’est ici que le modèle d’un corps, délimitant et contenant un espace propre, a de nouveau tout son intérêt. Ce corps mature donc, peut contenir notre intérieur, l’apaiser, sans toutefois nier ce qui s’y passe, mais en toute conscience. Il s’agirait d’organiser notre espace intérieur, une organisation spatiale et affective donc, pour que les éléments douloureux puissent rester contenus de façon bienveillante, plutôt que devenir sujet de déni ou de combat interne. Je vais reprendre là l’image du bébé, du jeune enfant, parfois même de l’animal sauvage, pour évoquer la sensibilité de notre part profonde, ce que je nomme ressenti corporel, qui est tout autant sensible qu’ irrationnel, comme le sont ces perceptions primitives. Un animal sauvage effrayé va tenter de fuir même s’il est affamé et qu’on lui offre de la nourriture, un bébé va continuer à hurler même si nous lui expliquons de façon bien argumentée pourquoi il doit se calmer. La rationalité ne donne pas dans ces conditions archaïques les résultats escomptés. Par contre bercer ce bébé ou tenter de déplacer son attention sur autre chose, ou encore faire preuve de patience et être détendu pour rassurer l’animal sera bien plus efficace. Je prétends que notre intérieur qui inclut nos parts inconscientes, réagit ainsi. Lutter, se battre contre soi-même et notre propre intérieur, le réprimer violemment, lui imposer une décision à grand renfort d’énergie, sera dans un premier temps efficace parfois, mais toujours au détriment de la sensibilité qui habite notre profondeur. Cela va alimenter une conflictualité interne, avec toujours beaucoup d’inconvénients. Le schéma que je propose montre comment l’encouragement à positiver si répandu autour de nous peut avoir des conséquences terribles selon la façon dont il est appliqué. Lorsqu’un thérapeute, parfois un médecin, insiste auprès d’un patient atteint d’une pathologie grave comme une maladie auto immune ou un cancer, pour positiver, alors qu’ intérieurement il est envahi d’inquiétudes, cela peut-être très néfaste. Le patient va s’efforcer d’ignorer son ressenti, nier ou mépriser son intérieur, à grand renfort d’énergie bien entendu, alors qu’il aurait besoin de toutes ses ressources pour affronter la situation difficile qu’il vit. Il va même de surcroît se sentir coupable d’être triste ou angoissé, car on lui dira que ne pas avoir le moral est mauvais pour l’évolution de sa maladie. Ce cercle vicieux se produit hélas souvent, par l’ignorance dans laquelle restent de nombreux soignants que l’espace de la profondeur doit être différencié de celui de la surface. Il est possible d’avoir une profondeur douloureuse à cause de notre sensibilité, de l’accepter et d’en tenir compte, sans forcément la laisser inonder tout l’espace de vie et l’entourage, surtout quand il doit être protégé comme dans le cas des relations parents /enfants en cas de maladies graves. Le danger véritable ne doit pas empêcher d’apaiser l’intérieur qui doit avant tout être protégé. Comme un parent pourra rassurer et bercer un enfant pour l’endormir même s’il sait que des bombes tombent qui risquent d’être meurtrières. L’apaisement de l’enfant est un souci prioritaire, car il doit dormir pour survivre, même si l’extérieur est destructeur. Il faut commencer par préserver notre intérieur d’abord, selon un ordre et donc une organisation qui implique les notions d’espace et de temps. Cette notion est fondamentale et doit être acquise pour tout soignant. Comme l’arbre a des couches profondes avec une sève qui a des fonctions vitales qui doivent être préservées, nous sommes aussi constitués de couches mais dans un schéma d’une bien plus grande complexité. La maturité permet d’intégrer cette complexité à condition bien entendu que notre corps soit bien investi et “fonctionnel”. Pour revenir aux métaphores corporelles que j’affectionne, si nous devons marcher sur une poutre étroite en gardant notre équilibre, ce sera bien plus facile de le faire en écoutant notre ressenti corporel qu’en essayant intellectuellement de mesurer les angles et d’évaluer les contractions musculaires nécessaires. Les robots actuels savent battre le champion d’échec ou de jeu de Go mais ont beaucoup de mal à marcher en souplesse. Je pense que la dimension affective apporte des informations d’une finesse extrême que nous avons encore bien du mal à analyser. Il s’agit là des aptitudes du corps, qui en a bien d’autres, quand il nous permet de respirer, de réguler notre glycémie, ou encore de repérer des modifications infimes dans des expressions affectives. Ces fonctions du corps sont bien loin d’être négligeables, elles sont même essentielles. La notion de l’espace et son organisation sont nécessaires à l’équilibre. Car il est toujours question de le préserver au mieux, en différenciant bien la profondeur de ce qui se produit dans le contact aux autres. Cette différenciation est loin d’être toujours bien faite, notamment lorsque le corps n’est pas fonctionnellement investi. La maturation nous permet d’être dans une meilleure écoute et prise de soin de notre intérieur. La vie nous conduirait ainsi à épanouir notre intérieur et lui donner une forme de stabilité énergétique spécifique. Est-ce que cette stabilité pourrait avoir une fonction au-delà de la vie? Impossible ici de l’envisager. Pour revenir à la clinique, il faut remarquer que les personnalités plus sensibles, plus intelligentes, plus riches en imaginaire vont se trouver dans une conflictualité beaucoup plus grande que les autres, car articuler un intérieur très riche à la rigidité du monde extérieur est une tâche difficile. En effet la sensibilité plus développée donne une grande complexité à la profondeur avec une aptitude beaucoup plus grande à différencier, une plus grande capacité de discrimination, qui va se retrouver en confrontation parfois violente avec la tendance conformiste ambiante. L’adaptation au monde est plus difficile pour une personnalité complexe. L’éducation d’un tel enfant exige aussi plus de finesse, d’attention, de paroles et de cadre. Sinon l’enfant risque de souffrir, parce qu’il n’aura pas épanoui son intérieur. Parfois même il va lutter contre cet intérieur qui l’éloigne des critères conformistes de l’éducation ou des exigences sociales. Il pourra souffrir mais en faisant comme si tout allait bien, en essayant de se convaincre qu’il n’y a rien de grave, en contradiction totale avec son ressenti profond. Le mental qui réfléchit, se trouvera alors désolidarisé du corps qui vit autrement les choses, avec de la souffrance par exemple, et cherchera à s’imposer à un intérieur, jugé irrationnel. Or le corps étant totalement dépendant de la réalité extérieure, il est bien plus imprégné de réel que le mental. Simplement sa capacité de raisonnement est primitive et archaïque. La rationalité de l’esprit est théorique, là où le ressenti du corps est incontournable. Notre “tête” doit aider notre corps en s’y harmonisant au mieux. Notre “mental” doit utiliser les informations affectives et imaginaires venues du corps pour un meilleur équilibre. Ces découpages restent théoriques bien sûr, mais utiles à l’analyse. Le mental se veut rationnel car il a une grande capacité d’élaboration, ayant accès aux dimensions symboliques et projectives, mais ce qui l’éloigne de la réalité c’est sa faible intégration du temps et de l’espace. La perspective mentale est souvent radicale et entière, nous y sommes dans le tout ou rien puisque c’est un monde de concepts. La réalité corporelle qui s’impose à nous, nous relie de façon parfois douloureuse au monde qui nous entoure, mais nous permet aussi de repérer que dans la vie, tout est relatif et progressif, approximatif. Plus nous sommes dans un fonctionnement mental plus la pensée est radicale en même temps que la sensibilité lorsqu’elle est grande témoigne d’une grande complexité. Un paradoxe à l’origine de grandes souffrances pour certaines personnalités. Comme si nous voulions ramener une poésie subtile à un langage binaire. Certaines personnalités entières n’en souffriront pas et seront moins conflictuelles, parce que leur radicalité sera plus en accord avec leur personnalité profonde. Ce sont les grands décalages et la dysharmonie qui provoquent la souffrance. Contenir de façon bienveillante est moins coûteux en énergie que lutter contre, mais cela implique la fonction corporelle. S’efforcer d’ignorer son intérieur en luttant contre soi-même entretient une tension corporelle fort délétère. Souvent dans les fonctionnements de maîtrise, tenter de se relâcher impose hélas une tension supplémentaire, dans un cercle vicieux tonique terrible. Certaines techniques visant au relâchement peuvent ainsi provoquer des décompensations physiques ou psychiques. Elles ne doivent jamais être appliquées systématiquement, mais en lien avec une dynamique relationnelle qui permet de savoir où en est l’affectivité. Dans les situations où toute la force de conviction s’est exercée en vain, il est parfois indispensable que la dynamique s’inverse pour qu’il y ait récupération d’un équilibre. Cela correspond à ce lâcher-prise que l’on vante souvent, mais si difficile à atteindre par les personnalités trop imprégnées du fonctionnement de maîtrise. Le propre de la détente est de ne pas pouvoir être forcée. Comme pour l’autonomie, mais sur un plan tonique, elle ne peut s’imposer : le paradoxe constaté souvent dans les impasses éducatives du “sois autonome” existe également concernant le tonus corporel. Si nous forçons la détente, cela accentue la tension. C’est une impasse tonique, celle dans laquelle sont pris beaucoup de patients et qui piège parfois ceux qui tentent d’apprendre à se relaxer alors qu’affectivement ils n’y sont pas prêts du tout. Pour ne pas être coincé dans ce type d’impasse, il faut utiliser tous les plans de notre profondeur. L’organisation spatiale, au sens où la perspective à l’orée de la Renaissance a permis de la représenter, est indispensable pour ce faire, et elle impose d’avoir établi un bon rapport à notre corps propre lors de notre construction, corps dans son acception globale qui inclut sa part sensible, et que j’ai coutume d’appeler “le corps affectif” indissociable des autres aspects du corps et expliquant la richesse de ses apports à l’organisation de la personnalité et au bon fonctionnement de chacun. Le corps joue le rôle d’un schéma de représentation, permettant d’introduire la dimension de l’espace dans le psychisme. L’espace psychique est du registre imaginaire, défini comme un espace d’inclusion réciproque dans lequel il n’existe pas de véritable organisation spatiale. L’articulation progressive du corps à la personnalité permettra de mettre en place cette organisation spatiale, comme on le constate clairement avec l’acquisition de la latéralité, et cet apprentissage est très intimement lié à la relation bien sûr. Bien souvent le rapport au corps que nous établissons est lié à la qualité affective des premiers échanges, qui passent par la peau, le contact, mais aussi par l’affect. L’organisation spatiale est liée à l’équilibre affectif, dans le rapport aux autres et au monde, mais surtout dans le rapport à soi. Elle se met en place grâce au corps qui lors du processus de croissance est un modèle et un repère, non seulement géométrique mais également affectif. Le rapport au corps que nous apprenons à établir dans notre enfance est dépendant de multiples déterminants qui s’enchevêtrent, en rendant l’analyse fort complexe. Je vais citer quelques exemples de l’impact de certaines données biographiques. Un enfant qui sera très tôt malade ou blessé, sera impacté énormément dans son rapport au corps. Tantôt il va pouvoir s’éloigner de son ressenti corporel pour se préserver de la dépendance qu’imposent la lourdeur de certains soins, le rythme qui est imposé comme dans certaines chimiothérapies, ou la contrainte lors de certains processus chirurgicaux. L’enfant va ainsi pour se préserver un espace de liberté intérieure se désolidariser en partie de son propre corps, en terme de ressenti et d’investissement. Il va se détacher affectivement d’un corps souffrant et affaibli, instrumentalisé par la technique. Il va le désinvestir. Dans d’autres cas où sa maladie va occasionner une surprotection et une proximité parentale anxieuse, cela pourra être l’occasion de ne plus avoir de corps propre car il sera comme fondu dans le corps de la mère, dans une dynamique fusionnelle délétère. L’enfant laisse son corps à ceux qui en prennent soin, pour vivre lui dans un espace propre qui en est artificiellement désolidarisé. Il garde ainsi une forme de liberté car l’espace propre est indispensable à la survie, mais au détriment de son équilibre psychosomatique. Un enfant qui ne parvient pas à s’aménager d’espace propre du tout, va obligatoirement en souffrir. Tantôt il va se construire une personnalité très dépendante, son espace coïncidant par exemple avec celui de la mère. Ou bien il aura tendance à développer une personnalité autistique, où le corps n’est pas vécu comme un espace à vivre. Quand le corps ne propose pas d’espace propre dans lequel exister, la survie réelle nécessite parfois une sorte d’éclipse relationnelle. Sortir de la relation, s’exclure du monde ou encore l’exclure, de façon imaginaire, peut alors devenir une alternative permettant la survie dans un fonctionnement psychotique par exemple. Sami-Ali a conceptualisé l’absence d’espace-temps pour exister avec sa notion d’impasse. L’impasse serait la situation temporo-spatiale extrême, qui pourrait être dépassée par une construction imaginaire comme dans le délire, mais qui sinon se manifesterait au niveau du corps réel par un processus destructif et la maladie. La souffrance physique n’est pas la seule impliquée dans les processus de mise à distance du corps. Parfois le contexte émotionnel du jeune enfant provoque en lui une souffrance relationnelle qui est d’ordre affectif. L’enfant a besoin de se sentir aimé, comme il a besoin de nourriture pour grandir. Lorsque la qualité relationnelle ne répond pas à son besoin, ce qui dépend autant de l’enfant que de l’entourage puisqu’il s’agit d’une adéquation relationnelle, il en souffre, qu’il en ait conscience ou pas. Or il a été démontré que la douleur chez l’humain est ressentie au niveau corporel. Des études déjà anciennes ont prouvé que des individus qui pour des raisons neurologiques ne ressentaient pas la douleur, avaient cependant un ressenti correspondant dans le cas de la souffrance morale. La douleur est toujours perçue dans le corps. La douleur étant repérée comme corporelle, elle provoque une réaction quasi réflexe chez l’enfant qui pour se protéger de ce ressenti, s’éloigne de son corps propre, mettant ainsi à distance des fonctionnalités qui vont manquer ultérieurement à sa construction harmonieuse. En dehors de la pathologie, des processus d’éloignement du corps propre s’observent aussi dans certains cas chez des enfants précoces. Les aptitudes mentales, pôle déjà très développé chez l’enfant à la naissance puisque l’intérieur est riche de toutes les potentialités quand le corps est quasi inopérant, sont surinvesties. Lorsque cet enfant est dans une famille où la dimension relationnelle est excellente, le partage et le dialogue permettent d’harmoniser les deux pôles. Lorsque ce n’est pas le cas, dans des familles notamment où l’échange n’est pas facile, où l’on ne parle pas beaucoup parfois par simple pudeur, ou encore lorsque pour des raisons diverses le contact corporel est réduit, l’harmonisation se fait mal. Ces enfants vont alors surinvestir leurs dispositions mentales au détriment des corporelles. Soit le corps sera simplement désinvesti, soit il pourra être en apparence surinvesti, mais dans le registre des performances ou de l’image, pas en terme affectif. Le corps deviendra peut-être un esclave parfait, mais il ne sera pas respecté comme un “être sensible”. Or comme nous avons découvert un jour que le bébé était une personne, le corps aussi est une personne, en vertu de cette sensibilité aux affects, à la relation, qui bien que très primitive reste fondamentale. Ces enfants “précoces” auront besoin d’un cadre encore plus efficace pour se structurer, car une telle fertilité est plus complexe à ordonner. Ils pourront être très performants au plan intellectuel, parfois même ils auront de grandes aptitudes physiques au sport ou à la compétition, cependant cette part sensible qu’est le corps affectif, le corps propre, sera délaissée. Certains cas d’anorexie mentale sont le fait d’enfants qui ont totalement désinvesti leur corps affectivement. Ce corps est réduit à l’esclavage, il doit obéir, n’avoir aucun besoin ni aucun ressenti. C’est ainsi que nous voyons des anorexiques maltraiter terriblement leur corps d’autant plus violemment qu’ils vont en percevoir des ressentis. C’est une impasse donc, car lorsque le corps s’exprime affectivement pour tenter d’être récupéré, il est rejeté encore plus. Cette impasse dans la relation au corps se retrouve généralement dans la relation thérapeutique. Nombre de thérapeutes d’anorexiques ont été confrontés à l’interruption de la thérapie dès qu’une relation s’installe. En fait cette relation qui devrait être le point de départ de l’amélioration, réactive malheureusement l’impasse dans laquelle le patient est pris. Certains thérapeutes spécialisés dans l’anorexie mentale, comme Maurice Corcos prônent ainsi une neutralité affective maximale dans la relation, avec mise en place de médiations corporelles au début des prises en charge pour éviter ces pièges. Ces défauts dans le rapport au corps engendrent un manque d’équilibre, avec des problèmes de confiance en soi, des difficultés relationnelles ou encore ce que je considère comme un fonctionnement “trop mental”. C’est à dire une tendance excessive à être dans le tout ou rien, dans des notions conceptuelles, un peu comme le langage binaire correspond parfaitement aux ordinateurs, mais devient caricatural lorsque l’on s’intéresse aux affects. Cette forme de manichéisme est en porte-à-faux avec la réalité concrète où progressivité et relativité s’imposent toujours. Chez des personnalités rigides et intolérantes ces travers poseront moins problème car ils seront en accord avec la globalité de l’individu. Par contre chez des êtres sensibles et intelligents, qui seront dans un ressenti très riche apportant des informations très nombreuses, il sera impossible d’articuler le mental, en quelque sorte codé en binaire, et le corporel, plein de subtilités sensibles. Il peut sembler à certains étonnant que le corps soit considéré matériellement tout en ne l’étant pas affectivement. Ici la dimension symbolique intervient, qui correspond à l’investissement que nous faisons de certaines données. Si elles sont investies affectivement elles comptent et prennent de l’importance, si ce n’est pas le cas, on peut totalement les négliger, les rendant quasi inexistantes. Je vais l’illustrer avec le cas des esclaves. A l’époque de l’esclavage certains “maîtres” fort humains par ailleurs, et capables d’aimer énormément leurs propres enfants, pouvaient sans aucune douleur ni état d’âme, vendre les enfants de leurs esclaves, comme s’ils n’étaient que de la viande, ou des machines. La qualité de l’investissement affectif fait exister ou non certaines données, choses ou personnes. Comme l’a écrit le poète mystique Hallaj “l’amour fait exister”. Dans certaines pathologies, le côté manichéen que j’évoquais plus haut comme reflet d’un fonctionnement “trop mental” touche particulièrement la dimension affective, c’est le cas de la bipolarité. Lorsque ces patients vont mal, ils vont excessivement mal, et lorsqu’ils vont bien, ils présentent parfois une exaltation sans limite. Leur affectivité s’exprime sans demi-mesure. Un moment d’enthousiasme et tout est fantastique, une déception et le monde devient un enfer. Le corps comme marque du réel n’a pas imprégné l’organisme de façon à lui permettre de relativiser, ce qui est l’apanage de la conscience de notre corps. Avec l’esprit nous pourrions en un instant voyager au bout du monde. Avec le corps, nous devons prendre la porte et marcher. Le corps nous contraint à tenir compte du réel. Il nous met en lien avec les contraintes temporo-spatiales que nous impose la matière. Les bipolaires ont une sensibilité démultipliée qui oblige certaines parts de soi à être “informées” de la complexité du monde, quand d’autres parts ne vont repérer que du blanc et du noir. La confusion générée par la cohabitation à l’intérieur d’un tel individu de messages aussi paradoxaux est en grande partie impliquée dans le développement de la pathologie et l’accentuation des troubles. Le rapport au monde en est totalement bouleversé, jusqu’au fonctionnement psychotique. C’est une conscience corporelle bien inscrite dans sa construction qui apporte à l’enfant les données de la réalité, au fur et à mesure de sa croissance. Et c’est la dynamique relationnelle dans laquelle il baigne qui lui permet de les organiser. Lorsque cela ne s’est pas produit en temps voulu et que la pathologie est à l’œuvre, la thérapie en réintroduisant l’importance du corps doit aider le patient à le réinvestir lorsqu’il le peut. Le fonctionnement est comme une langue que l’on parle, en apprendre une nouvelle est parfois très difficile, et nous pourrons rarement la parler couramment. Le fonctionnement pourra se modifier, comme nous pouvons apprendre une autre langue, qui nous permettra de nous exprimer autrement, même en balbutiant parfois. Il faudra parfois renoncer à la spontanéité qui laisserait réapparaitre les anciens automatismes, ou encore utiliser des mécanismes de compensation, qui vont lorsque le dysfonctionnement est repéré nous aider par un travail au changement. Comme le daltonien qui ne peut pas différencier le rouge du vert, peut tout de même apprendre à repérer que si le feu de signalisation allumé est en haut il est rouge, s’il est en bas il est vert. Repérer et comprendre nos dysfonctionnements peut ainsi nous permettre d’y pallier et maintenir un équilibre, ce qui est le véritable objectif. C’est ici la conscience qui doit nuancer la perception. La tendance à un raisonnement dans le tout ou rien, n’est pas bien sûr l’apanage de la bipolarité, on le retrouve dans beaucoup de profils psychologiques. Il témoigne en fait d’une forme d’immaturité, au sens d’un accès entravé à la compréhension profonde du fonctionnement humain dans son rapport au monde. Cela ne signifie pas que ce sont des gens particulièrement immatures. En fait c’est la coexistence au sein de la même personnalité de données très matures et d’autres très immatures qui pose problème. Certaines personnes très immatures n’en souffrent quasiment pas. Pour peu qu’elles aient trouvé un contexte de vie dans lequel elles sont soutenues sans trop de difficultés ou de conflits, elles peuvent plutôt bien se porter. Par contre la dysharmonie à l’intérieur d’une seule et même personne entretient la conflictualité interne et la souffrance psychique. Donc lorsque la maturité intellectuelle est grande et que, souvent par cause de carences précoces, des éléments profonds sont restés dans une dynamique très archaïque, cela devient compliqué. Tout est question d’équilibre, mais la relation au corps est toujours fondamentale. Le corps est le médiateur du monde. Et il n’est pas qu’un outil puisqu’il est sensible, ce qui signifie qu’il reçoit énormément d’informations que notre conscience ignore et ne décode pas. L’objet de l’éducation est d’aider les enfants à tenir compte d’un maximum des informations reçues dans la vie afin de s’y épanouir. Et il n’est pas nécessaire de les avoir toutes décryptées pour leur accorder de l’importance. Notre part sensible peut aider notre organisme à en tenir compte même lorsqu’elles ne sont pas clairement identifiées. Il s’agit d’une forme de rapport à soi, harmonieux, une forme d’écoute de soi, de sa profondeur et de son corps propre. Des événements de vie, des rencontres, peuvent le favoriser, et les méthodes qui prônent le lâcher prise visent un peu cet objectif. Mais si nous connaissons mal les tenants et aboutissants de nos problématiques, nous pouvons alors être menés vers une voie qui ne nous correspond pas. Le degré de dépendance ou d’autonomie est encore relié au degré d’intégration de notre corps propre. Certains individus peuvent utiliser ces difficultés chez autrui, pour prendre d’une certaine façon le pouvoir sur une personne en jouant le rôle d’un substitut corporel, une sorte de surmoi corporel qui dicte la conduite à tenir. Le corps propre n’étant pas à même d’être le contenant et le cadre dont nous avons besoin, cela se passe comme s’il était la propriété d’autrui. Les sectes fonctionnent souvent ainsi, en utilisant parfois le ressenti corporel pour le désapproprier de l’individu qui se trouve alors totalement démuni sans le groupe ou le gourou. Dans une moindre mesure ce mécanisme se retrouve dans certaines relations de couple où la femme par exemple, n’ayant connu qu’un seul homme dans sa vie, qui a fait exister son corps sexuellement et relationnellement, aura une sorte de sentiment d’appartenance à cet homme, qui va expliquer la soumission dans laquelle elle pourra être à son égard, même lorsqu’il la maltraite. Les comportements sadiques à l’égard de certains prisonniers dont le corps est torturé et humilié, ont cet objectif de désappropriation du corps propre. L’intégrité physique de notre corps nous aide à accéder à l’autonomie, son intégrité émotionnelle aussi. Le rapport au milieu dans lequel nous sommes évolue dans le temps parce qu’il est fonction de la maturation corporelle. Un enfant dont le corps est encore peu efficient se préserve moins de l’extérieur qu’un adulte. Son corps exprime plus vite que celui de l’adulte la souffrance intérieure. L’interaction psychosomatique est plus apparente chez l’enfant. A la faveur d’une difficulté affective il sera atteint très facilement, ce qui ne devrait pas être le cas de l’adulte chez lequel le corps est censé mieux assurer sa fonction de contenant/structurant de l’intérieur, avoir une densité protectrice qui donne une sorte d’étanchéité et permet d’être moins impacté par le milieu ambiant. Ceci est en rapport avec la construction de la fonction corporelle et avec la place laissée au sentiment de culpabilité. Un enfant autour duquel vont se produire des malheurs, va avoir tendance à les mettre en rapport avec son propre intérieur établissant ainsi des relations de correspondance entre l’intérieur et le malheur, accentuant ainsi la persistance de sentiments de culpabilité à l’âge adulte. La fonction du langage, de l’échange dans une bonne qualité relationnelle est évidemment très importante puisqu’ils vont permettre lorsque l’enfant grandit de remettre les choses à leur place, ce qui peut se produire dans une famille, mais aussi dans une thérapie lorsque cela n’a pas été possible avant. La relation thérapeutique, même dans la psychanalyse qui cependant investit surtout le symbolique, repositionne le patient dans une relation ici et maintenant, et conduit à réinvestir le corps propre dans une dynamique relationnelle. La qualité de la relation au corps est fondamentale. Elle n’est pas seulement attachée à l’attitude affective de l’entourage, elle peut parfois se construire grâce à un lien privilégié avec la nature ou à une ouverture poétique particulière, l’imaginaire jouant toujours son rôle, en lien au corps, rééquilibrant des manques initiaux. Tout est question de fluidité, de rythme. Une énergie nous anime, qui doit circuler fluidement et de façon harmonieuse, en ne laissant aucune part importante de soi trop à l’écart. Cette harmonie n’est ni régularité, ni douceur mielleuse. Un équilibre global passe parfois par des mouvements en apparence très déséquilibrés. Pour mieux saisir cette notion il faut penser à l’Art, musical, pictural ou autre, où des formes très irrégulières et surprenantes peuvent avoir une grande puissance. Et pour nous guider sur le plan thérapeutique par exemple, il est crucial de se servir de la dimension rythmique et de se laisser porter aussi par le ressenti si nous voulons aider nos patients à retrouver leur créativité propre, et pas seulement les conduire à adhérer à nos critères personnels ou au conformisme ambiant. Ceci est un piège très dangereux auquel nous devons être particulièrement attentifs dans le domaine des troubles psychologiques et psychiatriques. Les sociétés quelles qu’elles soient ont de tout temps aspiré à conformer leur population à des critères, au détriment de leur liberté intérieure, de leur créativité et de leur équilibre donc. Cette modalité a favorisé les remarques concernant la pathogénie de la société, qui sont parfois devenues de véritables philosophies de vie, comme à l’époque de l’anti psychiatrie. Certains thérapeutes pour l’éviter, surtout s’ils ne sont pas comme beaucoup de psychiatres dépositaires d’une fonction imposée par la société, préfèrent être totalement silencieux et ne pas se positionner. Mais lorsque le thérapeute s’exprime il peut aussi aider à donner des repères ce qui est fort utile à un patient lorsqu’il va vers un processus de changement. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut distinguer les choses les unes des autres et comprendre leurs interactions pour mieux réfléchir. Si la société dans laquelle nous vivons peut avoir un effet délétère par exigence de conformisme au détriment de la subjectivité propre, vouloir s’en affranchir totalement est un piège terrible. Celui dans lequel notre civilisation occidentale a plongé, de vouloir se débarrasser de tout cadre comme contraignant et donc simple entrave, et oublier par là l’effet structurant d’une société. Nombreux sont actuellement les individus qui se plaignent de l’absence de justice dans le monde. Or la justice contrairement à l’équilibre, n’est pas une notion naturelle mais une fabrication sociale. C’est en nous structurant comme société avec des principes communs que nous pouvons mettre en place des règles que nous allons nous contraindre à respecter par choix. Une décision libre n’est pas la liberté absolue. C’est la seule garantie d’une justice, car la nature en soi n’est pas juste. La petite bête est mangée par la grosse. C’est notre humanité avec sa capacité à nous structurer ensemble, à faire lien sur des positions communes qui peut garantir une certaine justice. Pour pouvoir adhérer à ces conceptualisations il faut absolument avoir intégré la notion que nous avons chacun un espace propre, un espace intérieur dans lequel peut s’exercer légitimement toute notre liberté, mais qu’il est à différencier de l’espace extérieur et des autres, avec lesquels nous devons nous articuler au mieux, en respectant l’espace de l’autre, sachant que la loi, légale ou culturelle va régir l’espace commun. La culpabilité peut alors être envisagée en référence à la loi, et à ces repères communs de justice. Ou encore en référence à une religion, c’est à dire à un corpus de lois issues d’une construction sociale. La culpabilité reste avant tout une notion théorique, et très colorée d’imaginaire. Lorsqu’un individu ne se sent pas coupable, il peut commettre des horreurs et ne pas en ressentir de culpabilité. Par contre lorsque nous nous sentons coupable, il peut s’agir de domaines dans lesquels nous n’avons aucune responsabilité. De notions parfois antérieures à notre propre existence, ou de choses que nous avons fait dans le passé sans avoir conscience de leurs répercussions, et sur lesquelles nous ne pouvons pas revenir. La culpabilité est donc surtout un sentiment, qui a toute sa fonction dans l’enfance, pour se construire, et acquérir des principes structurants en accord avec le milieu dans lequel nous vivons, mais qui devrait se transformer avec le temps. La temporalité tient une grande place dans notre équilibre de vie, or c’est grâce au corps que nous en avons une bonne notion. Etre dans son corps c’est être dans le présent. Le corps est la meilleure référence temporo spatiale qui soit. Il nous dit que nous sommes ici et maintenant. Or notre époque a tendance à ignorer cette fonction primordiale du corps sensible. Elle voit notamment s’accélérer la temporalité. Nous mangeons vite, nous communiquons vite, nous voyageons vite, et depuis quelques années l’hyperactivité des enfants est devenue une pathologie fréquente. Nous y reviendrons. Une approche théorique nouvelle nous aiderait à retrouver certains principes indispensables à une communauté de vie qui respecterait tant des principes communs, qu’une subjectivité propre. Bien intégrer la notion des espaces différenciés, le sien propre, celui de l’autre même s’il est affectivement très proche, celui des autres plus lointains et plus ou moins bienveillants est essentiel. Bien distinguer le dedans du dehors, l’espace qui est le nôtre propre de l’espace extérieur. Et il faut surtout légitimer le sien propre, en le structurant et l’organisant au mieux pour y laisser vivre librement des pulsions diverses et variées et un imaginaire vivant. Les y maintenir en ne les faisant pas subir aux uns et aux autres, autour de soi, est la garantie d’un meilleur équilibre personnel et sociétal à la fois. La résonance dont j’ai déjà parlé, fait que plus nous luttons contre notre propre intérieur pour refouler des pulsions jugées mauvaises car archaïques et primitives, plus elles vont poser problème. C’est le principe du refoulement, qui provoque des symptômes. Ils ont des répercussions sur soi, sur autrui et sur l’évolution de la société. Oublier l’importance du corps dans la conceptualisation freudienne, a parfois généré de graves problèmes d’interprétation. Tout centrer sur la conflictualité interne, en négligeant la place du corps, comme contenant bienveillant et organisateur d’un intérieur riche et archaïque, a faussé l’évolution de la perspective socio-culturelle. La ligne de clivage essentielle pour la psychanalyse est intérieure, et elle concerne les conflits psychiques puisque nous restons dans un espace symbolique qui vise à négliger le corps matériel. Or celui-ci pose une différence particulièrement incontournable entre dedans et dehors, lieu d’une grande conflictualité qui ne peut être ignorée. Réintroduire cette importance du corps dans la dynamique psychologique permet de sortir des paradoxes induits par la psychanalyse dans la compréhension de la souffrance humaine. L’éclosion des mouvements de pensée est orientée par des conjonctions d’événements et non par un seul mécanisme. Nous pouvons remarquer par exemple que la conceptualisation freudienne est apparue à une époque où se développaient l’industrialisation et l’ouverture démocratique avec son pendant économique de société de consommation. Ces convergences ne sont pas seulement anecdotiques. Elles ont participé au mouvement qu’a suivi notre monde. Les progrès technologiques ont favorisé la mécanisation et le développement du tertiaire, et par là une distance avec le corps propre. L’ouverture démocratique a encouragé la valorisation de la subjectivité et de l’individualisme. Le développement du capitalisme a accentué les besoins de productivité et d’exploitation des ressources. Ces ressources avaient bien entendu toujours été exploitées, mais il se trouve qu’une mondialisation s’est peu à peu mise en place dont les pays occidentaux ont tiré profit au détriment de certaines régions du monde. L’exploitation matérielle mais surtout humaine a laissé avec beaucoup de facilité, totalement à l’écart les principes humanistes pourtant ardemment soutenus par ailleurs. Pour prendre l’exemple de la France, alors que la déclaration des droits de l’homme et du citoyen datait de la révolution, cela n’a pas empêché la traite humaine et l’esclavage, ou que le vote démocratique ne soit accessible qu’à certaines catégories de populations jusqu’aux années cinquante. La différence restait une motivation suffisante pour appliquer ou pas certains principes : différence de couleur de peau, de religion, de sexe. Nous voyons comment l’organisation de clivages dans des pans entiers de la société a commencé à avoir des effets pervers. Si articuler les différences et entretenir une conflictualité souple et mobile est forcément une tâche difficile, ignorer l’importance du corps dans sa composante sensible et structurante a accentué la difficulté. Le rapport que nous avons construit avec notre part primitive ressemble à s’y méprendre à celui que nous avons établi avec certaines sociétés primitives dans le monde. Au lieu de les reconnaître comme différentes et de les respecter, nous avons tenté de les faire adhérer à notre vision du monde. Nous leur avons imposé des transformations brutales sous prétexte de leur apporter notre connaissance et notre culture. Un peu ce que nous pratiquons aujourd’hui avec le corps, considéré comme primitif, et n’ayant pas prétention à être respecté dans ses spécificités. Notre mental a une approche quasi coloniale de notre corporel : il faut lui imposer des choses puisqu’elles sont rationnelles, alors que lui, envahi de ressentis instinctifs ne l’est pas. Pourtant il a des choses à nous apporter lui aussi, notamment beaucoup d’informations qui s’inscrivent directement à l’intérieur de nous sans passer par le filtre de notre conscience. Les données inconscientes aussi sont à positionner dans notre part corporelle. Ce que physiologiquement nous nommons les données proprioceptives notamment, mais également des milliers d’informations inconscientes ou subliminales qui peuvent émerger plus tard à la faveur d’un rêve ou d’un vécu particulier. L’imaginaire est ainsi une expression de l’alliance subtile d’éléments de notre sensibilité propre avec un ensemble de perceptions issues de notre vécu. Cela va sembler pour certains peu rationnel, pourtant des domaines aussi mercantiles que la publicité ou la communication s’y attachent beaucoup, venant encore une fois, illustrer les paradoxes de notre monde. Réintégrer la notion d’un corps vivant à respecter, plein de richesses à contenir généreusement et avec bienveillance, permettrait de revenir vers une perspective de complémentarité entre le dedans et le dehors. Complémentarité qui manque cruellement à notre société. La rivalité est encouragée, les rapports de force, les clivages. Lorsque nous lisons des articles de vulgarisation, comme lorsque nous sommes spectateurs de la plupart des manifestations médiatiques, des choix exclusifs sont encouragés. Il est toujours question de désigner un gagnant, ou de rejeter des options. Même les questionnaires qui se multiplient que ce soit pour des formalités administratives, pour des examens ou pour des loisirs, proposent des cases à cocher, dans un formalisme qui éloigne de la subjectivité. Néanmoins nous entendons dire partout qu’il faut respecter l’individu, le sujet. Encore et toujours des messages paradoxaux. Le paradoxe est toxique pour l’humain, cela avait été relevé il y a des années par l’école de Palo-Alto, il est toxique aussi pour la société. Rappelons que le paradoxe apparaît lorsque nous ne sommes pas en capacité d’établir des liens. Comme certains actes de patients schizophrènes peuvent sembler immotivés tant que nous n’avons pas compris quel en était le cheminement imaginaire sous-jacent. Lorsque nous avons saisi la dynamique d’un mouvement sa cohérence réapparait. La mise en lien est nécessaire à l’équilibre, comme la communication est indispensable dans un couple ou une famille. Les mécanismes névrotiques sont parfois la conséquence de ce besoin qu’ont les individus que les choses “se tiennent” et qu’elles fassent “histoire”. La relation est fondamentale, le lien donc. A noter ici qu’une des particularités des fonctionnements pervers est de ne pas en avoir besoin. C’est ainsi que lorsqu’il y a des enjeux relationnels entre pervers et névrosés, c’est toujours le pervers qui gagne. En effet détaché des nécessités de cohérence qui animent l’âme humaine “normalement” constituée, il peut se permettre toutes les pirouettes et manipulations. La société, encore elle, devrait assurer une protection contre les fonctionnements pervers, dont je considère qu’ils devraient rester erratiques. Or il se trouve au contraire que notre société, ne cherchant plus à faire véritablement lien dans la cohérence, pour des raisons au fond très certainement économiques, ne fait pas fonction de protection. Au contraire la manipulation est favorisée, ne serait-ce que pour des besoins gestionnaires, encourageant malheureusement les fonctionnements pervers. Le monde médiatique et politique se met parfois même sans le vouloir à fonctionner comme le prestidigitateur qui utilise les aptitudes humaines à remarquer certaines choses et à en négliger d’autres, pour manœuvrer son public. Les problématiques de harcèlement au travail deviennent une question importante de santé publique, amenant de nouvelles législations. L’intolérance aux frustrations, la rivalité, l’importance de l’image sont cultivés par la publicité et les médias. Et pour des raisons simplement consuméristes qui font qu’un consommateur immature est un meilleur consommateur, l’immaturité est encouragée. La culpabilité prend beaucoup de place. D’un côté se rangent les individus qui culpabilisent à l’excès, scrupuleux, désireux de satisfaire, ayant tendance à se remettre beaucoup en question. Et de l’autre ceux qui projettent la faute sur autrui, ne se sentent jamais en tort, éprouvant un plaisir sadique à martyriser comme font certains enfants qui arrachent les pattes des mouches et s’en amusent. Cela crée une catégorie de population manipulatrice et fort adaptée aux critères de management, qui accède ainsi à des positions de pouvoir, et manœuvre ceux qui pour des raisons souvent historiques, manquant de légitimité propre, cherchent à prouver leur valeur par une reconnaissance extérieure. La manipulation se répand, qui au départ est une fonction naturelle de survie, puisqu’il est question d’utiliser les éléments qui nous entourent pour survivre. Mais si manipuler un objet n’est pas problématique, manipuler un être sensible peut le devenir, surtout lorsqu’il s’agit d’un adulte et que la manipulation va dans le sens inverse de sa liberté ou de son bien-être. Encore faut-il bien sûr avoir la maturité de concevoir qu’autrui est aussi une personne. Des notions de limites émergent là qui sont fondamentales, or encore une fois, la limite interroge l’espace et le temps, donc le corps. S’il n’y a pas de corps il n’y a pas de limites. L’espace imaginaire est infini. Notre corps qui détermine notre existence terrestre, nous offre l’opportunité d’être au monde, en même temps qu’il nous impose les contraintes de la matière. J’ai souvent imaginé que la résolution du paradoxe de Schrödinger tenait à cette question de la différence entre les caractéristiques de la matière et celles de l’immatériel. Son chat a une chance sur deux d’avoir été tué, et il n’est ni mort, ni vivant tant que la boite n’a pas été ouverte. Et qu’un observateur n’en a pas fait le constat, en figeant une réalité. Comme si le monde statistique prévalait tant que la matière n’était pas impliquée et qu’une fois que la matérialisation se serait produite, le monde devait se soumettre aux lois de la thermodynamique et au mécanisme de l’entropie qui instaure une flèche du temps irréversible. Pour revenir aux contraintes de la réalité, nous sommes soumis à la condition humaine. Notre taille est réduite à l’espace de notre corps, notre accès au monde est limité par nos sens, notre entendement par nos capacités cognitives et affectives. La représentation freudienne de ces limites, qui nous sont imposées par la vie, est la castration symbolique. La psychanalyse a tout ramené au sexuel, peut-être parce qu’il symbolise particulièrement bien la relation dans toute son intimité. Peut-être aussi parce qu’à l’époque où elle est née parler ouvertement de sexualité était assez révolutionnaire. Le manque et nos limites sont consubstantiels à notre humanité. Il est douloureux de se heurter à des murailles, cependant ce qui nous limite, nous délimite aussi. Nous donne des repères donc. Nos manques et notre condition humaine sont les marques de notre spécificité, de notre identité. Les intégrer, et déployer malgré tout notre créativité, permet de progresser. Parfois les expériences de la vie font mûrir et évoluer, d’autres fois lorsqu’elles sont traumatisantes, elles provoquent des blocages affectifs qui ne permettent pas une maturation harmonieuse de la personnalité. Comme les enfants soldats sont capables de faire des choses que peu d’adultes pourraient assumer, tout en ayant des positions très infantiles, la nécessité chez l’individu de prendre trop tôt dans la vie de lourdes responsabilités l’oblige à fonctionner comme un grand alors qu’il n’en a pas les outils. Ces modalités créent des blocages dans les processus maturants. Ils peuvent devenir des cercles vicieux. Puisqu’on assume comme un adulte, on va continuer à se contraindre à des positions “raisonnables” parce qu’identifiées comme telles mais qui seront parfois en total désaccord avec nos aspirations profondes. Ceci accentuera une conflictualité interne qui ne trouvera pas de solution, si nous n’ intégrons pas qu’ harmoniser notre propre intérieur exige parfois d’être moins raisonnable, contrairement à la croyance intuitive que nous avons. Résoudre un conflit passe par la nécessité de ramener les exigences des parties vers une position intermédiaire, hors ce sont rarement les plus extrémistes qui lâchent le plus de terrain. Et nos parts irrationnelles, donc profondes et archaïques, le sont forcément. Les élaborations théoriques peuvent être aisées, mais l’articulation à la réalité et au monde risquent d’être beaucoup plus difficiles. Cette dimension passe par le corps qui donne au modèle relationnel, fondement du processus de vie, toute son amplitude pour articuler harmonieusement dedans et dehors. Les fonctions corporelles nous apprennent la complexité des rapports humains en nous imposant les contraintes temporo-spatiales qui sont le fondement de la condition humaine. A la différence des animaux nous avons conscience de ces contraintes et nous avons généralement beaucoup de mal à les accepter, puisque notre esprit lui en est dépourvu. Articuler le corporel et le mental ne va pas de soi pour l’individu social que nous sommes devenus. Ceci se répercute sur l’inflation des problématiques psycho-affectives dans nos sociétés. Le poids de la culpabilité a un impact sur les individus, mais aussi sur la société qu’ils constituent. Les discours paradoxaux sur le sujet n’encouragent pas la position mature. Celle-ci consistant en une prise en compte plus large des déterminants, une meilleure conscience des choses. La maturité implique du recul et le souci d’être cohérent. Or les discours médiatisés le sont peu. On entend partout mettre en avant la protection des victimes et les réparations, en même temps qu’il faudrait éviter la victimisation. La confusion entre culpabilité et responsabilité est fréquente, or confondre les deux termes est très grave. Amalgamer peut être dangereux. Les amalgames sont à l’origine de démarches très toxiques. La différence est structurante, mais elle peut être désignée comme un problème. Si le modèle du clivage est retenu, avec des oppositions posées comme les murs que l’on construit ça et là, leur articulation devient impossible. Et la différence devient un motif de rejet. Mais nier la différence a des conséquences tout aussi terribles. Il faut donc retenir l’effet d’une bonne intégration du corps sur la transformation de la culpabilité en un sentiment plus mature.

La condition humaine.

Notre excroissance imaginaire, dans laquelle j’inclus l’affectif, est la grande spécificité humaine, lorsque nous nous comparons aux autres espèces. Elle nous a permis de faire de grands progrès technologiques et des ouvrages d’exception, mais elle explique aussi en grande partie notre souffrance psycho-affective. Mon hypothèse est qu’elle a deux qualités fondamentales. La capacité projective que donne l’imaginaire permet d’envisager et de planifier des choses nouvelles. Et l’affectivité apporte une subtilité dans le ressenti qui est en bonne partie impliquée dans la richesse des aptitudes artistiques. Les deux se combinant au mieux dans la dynamique créative. Ces qualités ont bien entendu leur pendant qui peut en faire un défaut. L’imaginaire lorsqu’il est prisonnier de ruminations anxieuses peut créer des sensations affreusement douloureuses. Et l’affectivité souffrante peut générer d’horribles comportements. Toutes les perversions étant possibles avec l’alliance des deux, surtout si l’absence de maturité y mêle l’infinité des dynamiques archaïques. Cet imaginaire humain interroge d’autant plus qu’il n’est pas régi par les mêmes lois que la matière. Il semble échapper à la logique et aux contraintes temporo spatiales. Et quelques soient les progrès accomplis jusqu’ici nous ne savons toujours pas selon quelles modalités l’imaginaire s’articule à la matière. L’un des grands mystères de la vie.     Certains pensent que nous sommes animés d’une étincelle divine. Les religions proposent souvent des explications à ce qui reste mystérieux. Comment et en vertu de quels principes la matière s’articule-t-elle à l’immatériel? Les recherches autour de la lumière et du temps commencent à nous apporter des pistes de réflexion, mais nous n’avons encore que peu d’éléments. Si nous considérons qu’il s’agit d’un paradoxe incontournable, nous resterons bloqués dans nos réflexions sur les considérations psychosomatiques. Comme cela est coutumier chez l’humain, chacun tendra à envisager une explication du phénomène de son propre angle de vue. Les chimistes diront que tout est chimie, les mathématiciens que tout est mathématique, les linguistes que tout est logos, les psychanalystes que tout est sexuel, les intellectuels que tout est mental et les religieux que tout est divin, au commencement. La tendance à la linéarité de notre culture scientifique, où nous avons pris l’habitude de raisonner en terme de causes et d’effets, nous oriente souvent vers la recherche d’un point de départ originel. Pourtant dans ce domaine où s’allient des registres aussi différents que la matière et l’imaginaire, et si dépendants en raison de l’affectivité, de la dimension relationnelle, il me semblerait plus judicieux de tenir compte de l’interactivité des deux dimensions dans une complémentarité, sans chercher à se situer dans une causalité linéaire et désigner un début. Un peu comme pour la poule et l’oeuf. L’approche relationnelle du Pr Sami-Ali, celle dont je m’inspire dans mon travail avec les patients, permet de l’éviter. Il nous encourage à envisager plutôt une forme de causalité circulaire qui serait inscrite dans un espace temps complexe et non un espace plan, évoquant plus une hélice ouverte que le cercle fermé. Il nous explique que faute d’espace, de temps et d’imaginaire, le cercle va se refermer en un cercle vicieux, et va constituer une impasse. Si nous reprenons la notion d’un corps contenant l’espace propre, nous pouvons le positionner comme un interface sensible entre le monde du dedans et le monde du dehors, sachant qu’un effet de résonance existe cependant entre les deux, et qu’il s’agit plus de modalités d’articulation que d’une séparation. Ce serait une solution de continuité comme le disent fort joliment les chirurgiens pour évoquer l’aspect radiologique des fractures, car dans ce terme qui signifie la rupture se signale aussi la continuité. Une ligne donc, perceptible comme l’est le corps et pouvant servir de repère dans la navigation complexe que constitue la vie. Un repère bien plus judicieux qu’une quelconque ligne de séparation interne faisant intervenir des notions morales bien souvent sujettes à caution. A partir de là nous allons envisager le fonctionnement et la situation de vie d’une personne selon une certaine perspective en mouvement. La mobilité est toujours à l’œuvre car toute la vie durant, le temps passe, imposant un mouvement. Une considération globale est possible, tenant compte des systèmes en présence et en interaction, à laquelle nous accédons par un point de vue, personnel. Il peut être très sensibilisé à l’autre comme dans le cas de la situation thérapeutique. Etre à sa propre place est très important, même lorsque nous voulons faire preuve d’empathie. Quelque soit notre degré de solidarité pour quelqu’un nous ne ressentons jamais les choses comme lui, il faut en rester conscient. Le thérapeute aussi doit avoir une bonne notion de son espace propre, une bonne conscience de son propre corps, pour être en position thérapeutique. Ni trop près, ni trop loin, dans une distance modulable selon les circonstances, mais pas dans la neutralité rigide qui est parfois gardée pour des raisons conceptuelles et qui peut nuire au patient. La rigidité n’est jamais de mise dans la thérapie, qui doit poser un cadre, mais autoriser aussi des mouvements, dans une forme de créativité nécessaire à l’évolution d’une thérapie bien conduite. Comme dans la vie, des incidents peuvent surgir qui impactent sur la dynamique thérapeutique, et ne sont pas forcément à déplorer, d’autant que la relation thérapeutique est une sorte de laboratoire. Et l’élaboration en favorisant la mise en lien, aide à mûrir en élargissant la conscience. Si l’on considère la vie et son sens, nous pouvons dire qu’il y est question de grandir, comme la plante pousse. Mais en termes d’humanité, grandir est aussi percevoir un maximum, comprendre et élargir notre connaissance, et surtout expérimenter des situations de vie, des dynamiques relationnelles et des sensations. L’un des enjeux de l’éducation est de donner aux enfants des outils pour comprendre et s’ouvrir en les encourageant à élaborer grâce à une relation de bonne qualité. Cet échange qui a parfois manqué, est possible à nouveau par la suite tout au long de la vie, au hasard des rencontres. Même les accidents avec leurs conséquences destructrices comportent aussi une potentialité créative. Nous verrons plus loin comment le souci de gestion qui s’étend entrave la créativité sous couvert de protéger. Si compréhension et analyse sont utiles, il y a des limites et un équilibre à respecter. Trop décortiquer peut détruire, surtout lorsqu’il s’agit du vivant. Le corps est encore un modèle, qui impose de respecter certaines limites lorsque nous devons l’explorer au risque sinon de détruire la vie. Comme la dissection aide à repérer les mécanismes mais peut aussi provoquer la mort. Cette question des limites revient tout le temps, elle est liée à celle du cadre proposé par une société, une éducation. Il est structurant, néanmoins il est aussi dépassable. Le cas des artistes illustre cette nécessité de jouer avec les limites pour innover et être créatif. Le propre de l’artiste véritable est de rester en position marginale. Généralement, en dehors des sociétés particulièrement conservatrices, les limites sont mal vécues. Pourtant avoir la notion des limites aide à concevoir la notion d’espace. Lorsqu’un espace n’est pas délimité cela renvoie au vide, concept fort douloureux à vivre pour beaucoup, déprimant ou dévalorisant. Comme si le vide renvoyait à une incapacité ou à un manque intolérable. Pourtant le manque fait partie de la vie, et c’est même lui qui en grande partie permet d’avancer. Parce qu’il est aussi un espace libre, que l’on pourra remplir et qui permettra le mouvement. Le vide est donc aussi un espace. Défini ainsi il est moins difficile à accepter ce qui est fort utile si nous voulons être paisible. En effet si le vide nécessite absolument d’être comblé nous serons dans un mouvement incessant qui confine à l’hyperactivité, ou encore dans l’insatisfaction permanente puisqu’en réalité le manque est propre à la vie, qui exige le mouvement pour se maintenir. Le vide effraie parfois, comme s’il était une menace à notre intégrité. Pourtant conçu comme un espace de circulation possible, il apporte de la liberté. Et dans la mesure où le manque est intrinsèque à la vie humaine, il pourrait être considéré comme une marque identitaire, comme le sont les trous pour le gruyère. Cependant s’il n’y a pas de matière autour des trous, il n’y a rien. Pour ce qui concerne l’humain, c’est le corps qui est la matière et qui délimite l’espace propre, contient l’être et constitue son identité. Il nous permet de contenir en nous des espaces libres, vides, sans pour autant être lui-même vidé et réduit à néant. C’est la complémentarité qui opère là, l’un existe en même temps que l’autre et ce n’est pas parce qu’il y a des espaces libres en nous que nous sommes vides. Au contraire, comme dans une maison, l’espace permet de se déplacer plus confortablement. La forme coexiste avec le fond, il n’est pas nécessaire de choisir l’un ou l’autre de façon exclusive. La perspective temporelle lorsqu’elle est mieux intégrée parce que nous sommes bien installés dans notre corps, nous aide aussi, sur un plan théorique au moins, à accepter une limitation. Aujourd’hui ces limites peuvent m’apparaître infranchissables, mais demain je vais pouvoir avancer et elles seront ainsi repoussées. Un peu comme la ligne d’horizon recule au fur et à mesure de notre progression. Pour revenir aux limites à poser à l’analyse, elles sont fonction du degré de destruction qui s’en suivra. Lorsque la dissection va trop détruire nous devons en priorité préserver la vie. Peut-être qu’ultérieurement il sera possible d’aller plus loin. Nous voyons combien ces concepts sont mobiles et relatifs. Car ils sont reliés au corps vivant et ne restent pas des concepts théoriques. Cela change tout. Dans la vie l’imaginaire tient une place essentielle. L’espoir fait vivre dit-on parfois. Virginia Woolf a écrit elle “rien n’est pire que l’espoir”, comme dans la volonté de se débarrasser des illusions. Pourtant les illusions font partie de l’aura dont l’affectivité pare la vie, en la rendant ainsi très attractive. Pour un bon équilibre il faudrait que nous puissions garder une part d’illusion, qui ne nous aveugle pas cependant, mais colore la vie. Le rapport à la réalité reste lui-même relatif puisque l’imaginaire et la subjectivité interviennent toujours. Ainsi il reste quasiment impossible de définir le réel. “On ne le connaît pas, on s’y heurte” disait Lacan. La difficulté à identifier, circonscrire, définir, expliciter certaines données, laisse une grande part de flou : impossible de tout mettre en forme, impossible de tout exprimer. Néanmoins ce qui reste flou car non formalisable et difficile à définir, n’est pas pour autant inexistant. L’un des écueils de notre monde scientifique est d’exclure énormément de données du fait qu’elles sont mal connues, voire même inconnues. Des découvertes révèlent chaque jour des connaissances jusqu’ici cachées. La réalité qui leur préexistait était là cependant. Le phénomène à l’origine de l’électricité était présent depuis toujours, et n’est pas apparu du néant au dix huitième siècle. Si nous assimilons espace inconnu et espace inexistant, nous faisons de grandes erreurs de raisonnement. Nous laissons intervenir dans notre logique la part infantile qui nous fait croire que si l’on ne voit rien, il n’y a rien. La réalité est bien plus complexe, nous devons nous attacher à la représentation de cette complexité. Rajouter dans notre perspective des intervalles libres permettrait une appréhension plus réaliste du monde. Comme accepter notre ignorance de certaines choses est plus mature que penser qu’il n’y a que ce que nous percevons qui est vrai et qui existe. La résonance qui joue entre dedans et dehors nous fait envisager les espaces intérieurs et extérieurs selon une certaine symétrie. L’espace extérieur est plein d’inconnues, que nous déchiffrons chaque fois un peu plus, il en est de même de l’espace intérieur. L’infiniment grand et l’infiniment petit se répondent, autour d’un axe que nous pouvons positionner sur le corps si nous voulons garder un repère dans toute cette immensité. La mise en relation qu’est la vie, crée une dynamique, où un mouvement de convergence entre plusieurs ensembles fait apparaître un nouvel ensemble, ceci se renouvelant encore et encore. Un mouvement de va et vient se produit entre le dedans et le dehors, qui rend la vie possible. Mais concernant l’humain nous avons vu que la richesse imaginaire était une caractéristique majeure. Elle doit donc participer à cette grande boucle de circulation, en colorant la vie d’une façon toute personnelle à chacun, en fonction de son imaginaire propre. Dans certaines cultures l’individualisation est moins prégnante, et l’imaginaire comme le corps, sont plus groupaux. Certains imaginaires collectifs sont entretenus et très riches, comme chez les Aborigènes d’Australie par exemple, qui semblent fonctionner dans un espace circulaire bien plus que dans un espace plan comme nous. Sans doute, le rapport à la nature, la structuration du langage, l’acquisition de l’écriture, jouent un rôle dans l’organisation de la pensée. Il se trouve que nos civilisations du livre, ont peu à peu formaté une pensée linéaire dans un espace plan, comme sur une page d’écriture, alors que certaines formes de pensée sont restées dans la circularité. Notre pensée linéaire a favorisé les progrès scientifiques, au détriment de la préservation de la nature. Dans certaines régions où la nature était moins généreuse, voire même très rude, cela s’est passé autrement. Le rapport au monde que nous établissons est déterminé par d’innombrables facteurs. La résonance est toujours présente entre ces divers mécanismes qui se répondent, sans que nous soyons obligés pour autant d’en déterminer lequel doit être le premier. La tendance à désigner une cause première, liée à la linéarité de notre pensée est un piège, qui rend nos schémas erronés. A échelle humaine et tant que nous n’en saurons pas plus sur les interactions psychosomatiques, à savoir l’articulation de la matière et de l’immatériel, la perspective d’une causalité circulaire reste scientifiquement bien plus satisfaisante, permettant même si elle ne répond pas à toutes les questions, de rester dans une approche cohérente. Encore une fois, pour y parvenir nous devons considérer le corps dans toute son importance et sa complexité. Il délimite un espace intérieur qui cependant est infini. Comme une maison abriterait et serait habitable, tout en ayant des caves sans fond, pleines de réserves inconnues ou inexploitées. La crainte dans laquelle nous restons de l’inconnu, du fait du fonctionnement de maîtrise dans lequel nous sommes depuis que les religions ont une place moindre, nous font redouter cette ignorance. Et comme nous pouvons comparer notre corps à une maison vivante qui nous abriterait, le modèle de la maison hantée qui est représentée dans les films d’horreur, illustre parfaitement comment notre imaginaire redoute notre profondeur méconnue. Au lieu de nous y fier, et tabler dessus comme une ressource, nous développons une méfiance à l’égard de nos parts primitives qui nous fait beaucoup de mal. Comme avec des individus extérieurs, lorsque la méfiance et la peur sont préalables à la relation, elle ne se met pas en place favorablement. Apprendre à maturer en recherchant le meilleur équilibre possible, c’est aussi découvrir un maximum de choses en soi, parce qu’on les aura laissées s’exprimer plutôt que de les brider a priori pour les conduire dans une direction prédéterminée. Un peu comme on pourra encourager la créativité d’un enfant en accueillant ses productions puis en l’aidant à les structurer. Là où nous la limiterons si nous l’ obligeons à reproduire des modèles selon des critères pré établis. Le souci de gestion très en vogue actuellement, dans le but a priori louable d’être plus efficace, plus productif et plus protecteur présente l’inconvénient majeur d’entraver la créativité. Gérer nécessite souvent d’appliquer des méthodes selon des critères pré établis avec une forme de contrainte pour rester dans les modèles connus. Il s’agit en fait de reproduction, caractéristique de notre époque, ce qu’Andy Warhol avait totalement saisi il y a déjà des années. La banalisation à l’œuvre dans notre monde, a été bien étudiée par Sami-Ali. Si elle améliore la productivité, elle réduit également la place de l’imaginaire. Comme l’artisanat qui utilise particulièrement le corps, disparait au profit de la fabrication industrielle, la quantité prend le pas sur la qualité. En formatant on évite les erreurs, or ces erreurs notamment chez les chercheurs ont quelquefois été à l’origine de découvertes révolutionnaires. Il faut laisser un espace à l’innovation, à la créativité et à l’imaginaire pour que notre monde ne se referme pas sur lui-même. Laisser sa place à l’imaginaire et à la subjectivité nécessite de prendre du temps, ce qui est de moins en moins le cas dans les vies hyperactives que nous menons.

Le fonctionnement pervers.

Nous avons vu l’inconvénient représenté par la présence actualisée de la culpabilité chez l’adulte. Pourtant sa fonction est très structurante dans l’enfance. Lorsqu’elle ne joue pas son rôle correctement de créer du lien entre l’enfant et son entourage, permettant une forme d’empathie, quelquefois c’est un fonctionnement pervers qui va apparaître. Plutôt que de créer du lien avec l’entourage et à l’intérieur de soi, entre les diverses parts de soi, ce sont des clivages qui vont se mettre en place. Les clivages sont comme des coupures, des murs infranchissables. Pour comprendre ces mécanismes il faut imaginer qu’un clivage complet pourrait participer à construire des personnalités multiples. Des clivages plus localisés seraient un peu comme des cloisons mobiles, des paravents, qui se poseraient ça ou là. Permettant de dévoiler certains aspects et d’en dissimuler d’autres, à soi-même comme aux autres. Le refoulement est aussi un paravent, mais tout se passe comme si une part profonde de soi, parfois inconsciente, avait accès à l’autre côté. Dans le clivage l’accès est barré. Un peu comme l’accès à la dimension symbolique est barré par les mécanismes de forclusion. Quelque chose d’essentiel dans la profondeur du corps n’est pas fonctionnel. Mais la perversion comme tout fonctionnement présente des degrés très divers. Freud disait de l’enfant qu’il était un pervers polymorphe, sans doute parce que le jeune enfant n’a pas encore construit les liens. Il n’a pas la notion de son corps comme unitaire et séparé du monde qui l’entoure. Il n’a pas la notion de l’existence des autres autour de lui. Il vit une expérience d’indifférenciation dans laquelle les seuls repères sont ses sensations : faim, désarroi, colère, apaisement. Nous sommes sans doute tous susceptibles de régresser à ces périodes de la vie. Et en tant qu’adultes, nous avons les moyens de faire beaucoup de dégâts, en ayant un comportement éventuellement très dangereux. C’est peut-être ce qui se produit dans certaines situations où des individus commettent des atrocités. Cela se passe comme si les pulsions archaïques prenaient le dessus, dans la négligence totale de la globalité de l’être, soi comme autrui, et de la réalité sociale. Certains individus, fort rares heureusement, en éprouvent une jouissance qui va les conduire à être dans de graves perversions. Si le fonctionnement pervers d’un jeune enfant peut-être aisément contenu, chez un adulte cela devient de plus en plus difficile, même si la société entière en a la charge. Le fonctionnement pervers donc, peut être répandu, à des degrés fort divers et avec des conséquences plus ou moins graves. Nous pouvons parler de fonctionnement pervers dès que le narcissisme est exacerbé avec une immaturité qui oublie la reconnaissance de l’autre en tant que sujet, en tant qu’individu à respecter. La personnalité est un assemblage complexe, qui propose tous les degrés de construction ou de déstructuration possible. Des clivages existent aussi bien entendu dans les fonctionnements psychotiques mais là, le réel n’existe pas vraiment et le corps lui-même est intégré comme un corps imaginaire et ne donne pas accès aux autres. Les autres sont des projections imaginaires mais le corps propre aussi, provoquant d’énormes difficultés dans le rapport au monde qui devient tout autre, généralement source de souffrance. En fait les comportements pervers peuvent autant se rattacher à des personnalités de type névrotique que psychotique. Nous les taxerons de pervers lorsque la personnalité entière se sera tellement accommodée de ces mécanismes qu’elle ne pourra plus y déroger. Il est donc toujours question de degrés et de subtilité dans la manière dont les choses s’articulent. Plus le degré de conscience de ces fonctionnements est grand, sans amener d’aménagements, et plus la perversion sera grave. Les cloisonnements concernent souvent les affects profonds, ils ne se contentent pas de mettre à distance certains éléments, ce qui serait un fonctionnement défensif adapté et protecteur, ils font en quelque sorte disparaître ce qui est dissimulé. La personne fonctionne comme si ces parts n’existaient pas, jusqu’à ce qu’elles reviennent à l’avant-scène, provoquant chez autrui un étonnement pouvant aller jusqu’à la terreur. Lorsque des disjonctions trop grandes se produisent dans une personnalité, provoquant une forme de dissociation entre la pensée et les affects, les fonctionnements pervers surgissent. Dans cette conception théorique nous voyons à nouveau combien la question de l’espace est fondamentale. Et celle du corps aussi bien sûr, puisque nous l’avons vu c’est le corps qui nous permet d’intégrer la notion de l’espace. La conscience du corps permet de se percevoir comme un être propre, avec une subjectivité, différencié de l’autre qui a un autre corps et une autre subjectivité. L’espace apporte une perspective qui aide à différencier profondeur et surface, devant et derrière, dedans et dehors, et ceci non seulement selon les trois dimensions dont nous avons l’habitude en géométrie classique, mais dans un espace à n dimensions, un espace complexe. C’est ici qu’à nouveau si nous voulons avoir des repères pour comprendre ce qui se passe, nous avons besoin du corps. Le corps est un modèle exceptionnel pour comprendre la complexité de notre organisation. Il nous propose un schéma de structuration formidable, à commencer par la latéralité qui est une base de construction de la personnalité. Il peut être étendu bien au-delà, dans la détermination de notre espace propre, celui que nous habitons, l’espace que notre corps occupe. Il peut également constituer une référence en terme d’échelle, les progrès de la science soulignant la multiplicité des dimensions dans lesquelles nous sommes inscrits, surtout lorsqu’il s’agit de profondeur et d’interactions. Plus nos méthodologies techniques progressent, plus nous découvrons des dimensions infinitésimales, et des modalités d’interaction nouvelles et fines. Nous vivons pour l’instant dans un monde à notre dimension. Comme la physique de la relativité montre qu’à très grande échelle les règles à appliquer changent et la physique quantique nécessite encore l’utilisation de modalités différentes pour les calculs microscopiques, notre corps constitue un repère pour l’échelle humaine. Or si nous devons nous pencher sur la perversion nous avons absolument besoin de repères. Autant les névrosés classiques ont besoin de cohérence et “que les choses se tiennent” dirait-on vulgairement, de lien donc et d’une perspective relationnelle, autant cela n’est pas nécessaire aux pervers. Puisqu’ils fonctionnent dans le clivage, ils n’ont pas besoin de cohérence. C’est leur grande supériorité dans toute dynamique relationnelle impliquant la rivalité. Je dirai que dans le rapport de force, on ne gagne jamais face à un pervers. Quel que soit notre souci de logique, et même justement de ce fait là, nous n’avons jamais raison face à un pervers. Lorsque par exemple nous sommes dans une volonté de dialogue ou d’échange, il n’est pas possible d’être entendu. Ce qui est à la base du véritable échange est de l’ordre de l’empathie, du souci d’être en relation et de communiquer. Or pour le pervers, il n’est pas question d’être véritablement en relation, mais d’être agissant sur l’autre ou sur la situation. Il n’y a donc pas de dialogue réel, mais plutôt un échange verbal qui vise à influencer l’autre pour le conduire à la perspective qu’on souhaite atteindre. Tant que ceci n’est pas compris par celui qui échange avec un pervers, il restera victime et manipulé. Ce fonctionnement qui est pervers s’il concerne une relation “véritable” c’est à dire affective, est par contre tout à fait légitime nous le savons, lorsqu’il s’agit par exemple d’une négociation commerciale. Or les enjeux commerciaux prennent le pas sur la plupart des autres valeurs actuellement et l’influence d’une évolution politique et sociale est lourde de conséquences sur l’évolution des personnalités. Lorsqu’une société encourage un certain type de fonctionnement, il va s’étendre. C’est la théorie de l’adaptation appliquée à la société. C’est ainsi que je prétends que notre société de consommation alliée à nos outils de communication très diversifiés, mettant l’accent sur la vitesse par souci d’efficacité, et donc orientés vers des échanges très superficiels, impacte sur notre monde en encourageant les fonctionnements pervers et l’hyperactivité au détriment de la maturité et de la profondeur. Nos parts profondes, même si elles ont des aspects très archaïques, sont indispensables à notre équilibre. Plus nous aurons établi une bonne qualité de relation avec elles, plus nous aurons de chances d’être dans un fonctionnement harmonieux. Mieux les entendre, les contenir ou les apaiser nous permettra de mieux nous articuler au monde. Entendre notre intérieur, le contenir délicatement et l’exprimer néanmoins, l’épanouir au mieux, telle est la nécessité de la vie. Nous devrions nous comporter avec notre profondeur, comme avec un enfant sensible qui nécessite écoute et éducation bienveillante pour pouvoir satisfaire aux exigences du monde dans lequel il va devoir vivre. Cet intérieur est plus ou moins paisible ou souffrant, il est plein de spécificités en rapport avec notre patrimoine historique et génétique. Il existe des phénomènes de résonance entre l’intérieur des uns et des autres. Quelque chose ici transite via la dimension affective, plus ou moins en lien avec la globalité de la personnalité, avec la conscience. La dynamique relationnelle met en lien ces éléments de la profondeur, cela circule par des voies mal connues, bien qu’elles soient énormément étudiées dans le domaine de la communication et de la publicité notamment. Ce sont ces interactions qui jouent dans l’établissement de l’attachement amoureux, amical, des relations de respect ou de rejet quasi instinctifs. C’est sur cette fibre que s’appuient ceux qui cherchent à plaire, à séduire, les acteurs, les politiciens, les meneurs de tout poil. Les artistes authentiques l’utilisent aussi, mais malgré eux, sans l’intention manipulatrice, avec simplement une nécessité incontrôlable d’exprimer ce qui est en eux, le faire partager au monde. C’est à ce propos que j’ai pu lors d’une conférence soulever la notion d’affectif collectif, à mettre en parallèle avec l’Inconscient collectif de Jung, qui pourrait expliquer comment des attraits pour certaines œuvres d’art peuvent traverser les civilisations et les époques. Chez le tout jeune enfant cette part affective est particulièrement importante, elle peut contribuer autant à donner des aptitudes extraordinaires à l’apprentissage qu’à créer des blessures intérieures terribles. Cette affectivité profonde, composite et plus ou moins harmonieuse, est émettrice et réceptrice d’informations. Cela échappe le plus souvent à notre conscience, et exige parfois un grand travail d’analyse pour être approché. La perversion est hélas une machine à broyer le lien et les affects. Même lorsque la dimension affective est présente dans le fonctionnement pervers elle est utilisée, donc sortie de sa véritable fonction qui est de proposer une base relationnelle authentique. On peut les révéler ou les cacher plus ou moins en fonction de la distance que nous voulons maintenir avec autrui. Si nous les travestissons ou les utilisons de façon mercantile ou mal intentionnées nous les pervertissons aussi. Ils ne pourront plus jouer leur rôle dans le lien social. C’est ainsi que l’on se désole de ne plus pouvoir faire confiance, de ne plus pouvoir s’arrêter sur le bord de la route pour aider quelqu’un en difficulté, de ne plus compatir à la souffrance de son prochain de crainte que ce sentiment ne soit utilisé à des fins parfois très malhonnêtes. Car il n’est point besoin d’être un grand pervers pour pervertir les données relationnelles. Certaines conséquences de soucis simplement mercantiles ou gestionnaires conduisent vers une forme de perversion. Lorsqu’un employé se doit de vanter un montage financier dont il sait pertinemment qu’il va conduire une autre employé comme lui à faire un investissement déplorable, on le pousse à être dans un mouvement pervers. S’il le vit avec douleur et culpabilité, il va en être profondément atteint. Ce type de situation est bien souvent impliqué dans les problématiques de burn out quand elles ne sont pas seulement motivées par des questions de rythme. Soit on fait quelque chose qui est contraire à nos principes et cela nous détruit. Soit on ne le fait pas, mais on fait mal son travail et on est détruit. Une impasse donc, généralement toujours en cause dans la souffrance au travail. Les problématiques de harcèlement sont aussi des impasses. Un supérieur nous met la pression pour faire toujours plus. Si nous le faisons, “toujours plus” n’ayant aucune limite, nous n’y parvenons jamais et c’est un échec. Si nous ne le faisons pas, c’est un échec. Quand la politique gestionnaire prend le dessus, il se peut même que des comportements bien intentionnés soient toxiques. Prenons l’exemple de certains types d’enseignement aux soignants. J’ai entendu de jeunes médecins censés être formés à la relation médecin/malade pour s’occuper de patients cancéreux, expliquer que dans la relation au malade, il fallait lui faire croire qu’on était réellement préoccupé de sa souffrance. C’est la version gestionnaire de l’empathie. L’empathie.com pour singer certaines formules. Or ce qui est efficient dans la relation c’est l’authenticité. S’il ne s’agit pas du tout de souffrir autant que le patient, il s’agit d’être réellement compatissant, et non de faire semblant. En ce qui concerne le résultat cela change tout. Or pour pouvoir rester authentique là sans souffrir soi-même il faut absolument avoir intégré la notion de la différence des espaces de chacun, déterminés par le corps de chacun, qui n’empêche pas et même rend possible la véritable empathie. Hélas donc, tout amène les fonctionnements pervers à s’étendre, dégradant toujours plus le lien social, sans conscience claire de ce qui se passe. Car si la notion du corps n’est pas bien intégrée, ainsi que la différence dedans/dehors, il est impossible de faire autrement. Encore une fois il est essentiel de ne pas tout amalgamer : fonctionnement pervers n’est pas grande perversion. Les pervers narcissiques qu’on évoque à tout bout de champ sont le plus souvent d’un narcissisme immature qui leur fait oublier de respecter la volonté d’autrui, en essayant de mener les choses comme ils l’entendent. Bien souvent ils sont convaincus de la légitimité de leur entreprise, et parfois même sont convaincus aussi qu’ils agissent pour le bien de l’autre. Réaliser que notre liberté s’arrête là où celle de l’autre commence nécessite de connaitre et respecter l’espace de chacun. C’est encore le corps qui va servir de repère. Il semblerait que chez les pervers, les divers éléments de la personnalité soit assez désolidarisés pour n’avoir pas de continuité, tout en n’empêchant pas le fonctionnement. Certains grands pervers, vont prendre un plaisir certain à faire souffrir autrui, ou à le terroriser. La terreur est d’ailleurs un mécanisme qui a de tout temps été utilisé pour maintenir un pouvoir autoritaire. Dans ce processus l’espace propre, l’espace intérieur de chaque individu qui est le véritable espace de liberté dont chacun dispose et qui est garanti par l’existence de notre corps, est paralysé, figé, ou envahi par des angoisses telles qu’elles prennent toute la place. Ainsi il n’existe plus de liberté propre, puisqu’il n’y a plus d’espace intérieur libre. Cet espace est contenu et délimité par le corps. La torture en détruisant l’intégrité corporelle, enlève cette protection qu’exerce le corps. D’autres processus conduisent vers une désappropriation du corps propre, qui se met à appartenir à autrui, parfois à une personne qui prendra une forme de pouvoir par un mécanisme de dépendance, parfois à un groupe avec une idéologie ou une religion. Le fonctionnement des sectes qui a été étudié depuis longtemps est basé sur de telles dynamiques où les sensations corporelles comme les pensées intimes sont ramenées par une forme d’endoctrinement à des données extérieures appartenant à la microsociété dont on cherche à rendre l’individu dépendant. Lorsqu’on a répété à une époque aux enfants “ton corps t’appartient” c’était en partie dans le but de l’aider à conquérir sa propre liberté. Dans le souci de préserver son indépendance et sa propre subjectivité. Faire régner la terreur ou imposer une doctrine a pour fonction de paralyser l’espace affectif de profondeur chez l’autre, de manière à lui enlever son espace de liberté, et de permettre ainsi une manipulation bien plus efficace. Manipuler la surface est plus aisé que manipuler la profondeur. Paralyser la profondeur, par exemple en la figeant par la souffrance ou la terreur, permet de ne laisser comme espace de vie possible que la surface, sur laquelle il est plus aisé d’agir. Les méthodes de manipulation, la torture parfois, ont cet effet. Mais notre propre angoisse instillée par une éducation ou un vécu difficile, peut avoir le même effet paralysant. Je crois fondamental à l’époque où nous sommes et compte tenu des dangers qui guettent notre société de nous pencher de plus près sur l’analyse de ces phénomènes et les liens qu’ils soulèvent sur la question de l’espace propre. Espace entendu non seulement en terme de virtualité, mais en terme de géométrie : l’espace délimité par notre corps propre, mécanique, sensible et affectif. Tant que nous gardons une liberté d’expression, nous devons l’utiliser pour des analyses pertinentes. Ce n’est pas un hasard si les psychothérapeutes authentiques ne sont pas appréciés par les sectes ou par les sociétés totalitaires. Faire un réel travail de psychothérapie c’est se réapproprier en toute légitimité son espace propre et donc gagner en liberté. Bien entendu il est fondamental d’intégrer que notre véritable espace de liberté est notre espace intérieur. A l’extérieur il est nécessaire de construire une société avec des principes communs, garantis par le droit élaboré d’un commun accord. Ces notions de base sont sans cesse oubliées, parce que le corps lui-même, dans sa fonction structurante est négligé. Les individus carencés en ressources vitales, qui n’ont même plus de quoi nourrir leur corps, matériellement et affectivement, sont des victimes toutes désignées. L’une des pathologies qui se multiplie actuellement dans nos sociétés est liée à la souffrance au travail. Les suicides et les “burn out” deviennent très fréquents. Les dépressions liées à des dynamiques vécues comme du harcèlement aussi. La tendance à légiférer autour d’une reconnaissance du harcèlement, constitue pour moi l’expression particulière de la non différenciation qui se généralise entre le dedans et le dehors. Un peu comme nous nous approchons peu à peu d’une législation sur l’euthanasie. Ces sujets qui concernent la profondeur se mettent à devenir des sujets de société, à concerner la loi et l’ordre. Dans un autre registre mais qui est comparable, nous avons vu ces dernières décennies la sexualité, puis la religion, se positionner au cœur du débat public. Alors qu’elles sont du registre de l’intimité. Cette confusion des espaces est délétère. C’est en préservant la différenciation que nous pouvons garder une cohérence et continuer à faire société. Le corps en garantissant la différence entre un espace propre dans lequel nous sommes libres et un espace commun dans lequel nous devons appliquer des règles communes, permet de respecter un équilibre social. Celui-ci se perd. Les patients notamment s’exclament sans cesse que ce qu’ils vivent, subissent, est injuste. Or la justice n’est pas un concept naturel. La justice correspond à l’application de certains principes en accord avec un individu, là elle sera intérieure, ou en accord avec une collectivité et là elle sera garantie par un groupe ou une société. Les deux ne peuvent être superposables, à moins d’adhérer volontiers à une société totalitaire, ou de nier la différence interindividuelle. Quand je reçois des patients en souffrance au travail, mon premier objectif est de les aider à retrouver la notion de la différenciation entre les espaces. Leur intérieur et l’extérieur, et donc la conscience du corps qui généralement n’est pas bien installée, pour des raisons historiques, affectives ou traumatiques. Une fois que la différence est perçue, il est important de pouvoir réinvestir assez son corps pour réaliser qu’il est un refuge possible, une protection, comme une maison peut protéger et qu’il est bien difficile d’être sans domicile fixe. Une fois l’espace intérieur investi et valorisé, le harcèlement subi aura une bien moins grande toxicité sur l’intérieur, mieux protégé et plus légitime. La légitimité est très souvent un problème pour les personnalités victimes. Lorsque nous n’avons pas de légitimité propre, nous avons tendance, de façon assez infantile à la donner à un personnage extérieur, que nous aurons parfois idéalisé, et qui va ainsi exercer un pouvoir sur soi. Si nous n’avons pas la notion que notre intérieur est régi par d’autres lois en toute légitimité que celles qui nous sont imposées par autrui, nous allons être en position de dépendance et de souffrance. Notre intérieur sera atteint profondément, parce que la légitimité, au lieu d’être à soi est donnée à l’autre, persécuteur. Lorsque nous sommes dans un milieu bienveillant cela n’est pas trop gênant car nous serons dépendants de gens qui nous veulent du bien, comme c’est en règle le cas des parents lorsque nous sommes enfants. Par contre si l’extérieur est malfaisant et qu’il ne cherche qu’à tirer un maximum de profit de notre intérieur, nous serons détruits si nous lui laissons la légitimité. C’est bien ce qui différencie le rapport établi avec l’extérieur dans des mondes politiquement oppressifs, où les individus subissent des lois iniques et des comportements injustes, en souffrant bien sûr mais sans être atteints dans leur profondeur, et développer de lourdes pathologies, psychiques ou physiques. Le “karoshi” ou mort au travail de jeunes cadres japonais par crise cardiaque est à mon sens illustratif de cet investissement profond dans le monde extérieur, à cause du stress et de la volonté de tout donner, qui ne laisse subsister aucun espace propre. C’est bien plus cette absence d’espace propre qui est tueuse, que la difficulté du travail elle-même. Il faudrait étudier ces situations de plus près mais j’imagine volontiers que ces victimes, pour des raisons psychologiques et sociétales n’avaient plus aucun espace intérieur privé, aucun espace imaginaire propre. L’imaginaire lui-même pouvant devenir prisonnier de schémas de productivité et d’efficacité, qui désubjectivent l’individu, ne lui laissant plus aucun espace-temps propre, ce qui signifie la mort. A l’opposé quand Nelson Mandela a été emprisonné des années dans un espace réduit et que la plupart de ses proches lui tournaient le dos, il est tout de même parvenu à préserver son intégrité et même progresser dans sa démarche qui est devenue encore plus mature.

Conclusion.

Voilà un article bref qui veut ébaucher des problématiques pouvant être approfondies à l’envi. Des cas cliniques spécifiques pourraient les illustrer abondamment, et ils suivront sans doute, mais j’insiste ici sur les répercussions majeures d’une approche théorique dans l’évolution d’une société. Sami-Ali était d’abord philosophe, puis psychanalyste. Son honnêteté intellectuelle l’a conduit à remettre en question l’approche psychosomatique telle qu’elle était envisagée à l’époque par l’école de Paris. Il est devenu un dissident, et à ce titre a subi une forme de marginalisation qui n’a pas donné à sa pensée la médiatisation nécessaire à une écoute plus large. Mais il ne faut jamais négliger que la théorie est comme la religion, une construction conceptuelle en adéquation avec son contexte : économique, historique et politique. Sans doute que la pensée de Sami-Ali n’était pas en adéquation avec notre époque. Trop profonde sans doute, trop authentique, et mal adaptée donc à nos temps consuméristes. Pourtant son approche théorique est extrêmement satisfaisante pour le travail clinique d’un psychiatre ou d’un psychothérapeute, d’un médecin aussi, soucieux de la souffrance de ses patients. Lorsque j’étais jeune interne une de mes plus grandes frustrations lorsque je questionnais mes maîtres était de devoir “cliver” l’humain pour en permettre la compréhension. On m’expliquait que telle psychopathologie s’appliquait à la névrose, telle autre à la psychose, telle autre encore à la pathologie organique. Cela m’évoque aujourd’hui la frustration de certains physiciens qui rêvent d’une approche théorique qui articulerait la physique des particules, la relativité et la physique classique. J’ai le sentiment en ayant cotoyé Sami-Ali d’avoir pu en partie dépasser ces disjonctions. En effet son approche psychosomatique relationnelle, devenue depuis quelques années ethnopsychosomatique relationnelle, m’a permis d’appliquer dans la prise en charge de mes patients en souffrance une approche théorique cohérente, qu’ils soient psychotiques, névrosés ou atteints de maladie organique. Car ce sont avant tout des humains en souffrance, et à la différence des théories physiques ils habitent tous la même dimension, l’échelle corporelle. Les pathologies s’entremêlent, ne s’excluant pas les unes des autres mais coexistant. Au delà de cette reconnaissance que j’adresse à Sami-Ali pour son apport gigantesque, je m’inquiète aussi de l’évolution de notre société qui semble prête à traverser de gros orages. Sans doute l’augmentation exponentielle de la population humaine, et l’exploitation effrénée des ressources de la terre, constituent-elles une impasse. Cependant, puisque notre imagination est infinie et notre créativité admirable, peut-être pouvons-nous éclairer notre perspective d’une approche théorique plus adéquate pour éviter d’y sombrer. Il se trouve qu’elle donne au corps un place fondamentale, mais au corps sensible. Pas au corps tel que nous avons de plus en plus tendance à le considérer : une part matérielle et concrète, support de la plupart des travaux scientifiques, mais taillable et corvéable à merci, chosifiée. Un corps performance ou un corps image, valorisé, mais au détriment de sa part affective et sensible. Il est alors question de bien l’entretenir, de préserver son efficacité et son apparence, de le mécaniser donc et de le formater. Ces tendances louables au premier abord ont cependant l’inconvénient de nous conduire vers une uniformité proche de ce que Sami-Ali décrit comme la banalisation. Il est vrai que nos enfants occidentaux ont à présent d’assez belles dents mais ils auront bientôt tous le même sourire. Il en est un peu de même des interventions de chirurgie esthétique qui conduisent peu à peu toutes les personnes d’une certaine tranche d’âge, à avoir le même visage. Or le visage est à l’image de la subjectivité. Peut-être qu’en éloignant les individus d’une subjectivité propre nous allons donner au monde une plus grande efficacité, mais nous risquons aussi de perdre la créativité qui est la base de notre humanité. Donner au corps et aux affects qui l’animent toute leur place dans la structuration et le fonctionnement humain permet d’avoir une meilleure compréhension des interactions psychosomatiques et de la souffrance en général. Mais ce qu’il ne faut pas négliger en ces temps troublés où nous sommes, c’est l’impact fondamental d’une approche théorique sur l’évolution d’une société, avec les conséquences économiques, politiques et écologiques qui en découlent systématiquement.